Il s’approcha à pas lents, mesurés. « Tu as toujours été fragile des nerfs, Éléonore. Tout le monde dans notre entourage le sait. Ton deuil pathologique t’a fait perdre la raison il y a dix ans. Ce soir, sous l’emprise d’une crise de démence, tu as fait monter un jeune mendiant chez nous. Tu as menacé de te défenestrer depuis la terrasse du penthouse. »

Les yeux d’Éléonore s’écarquillèrent d’horreur. « Tu n’oserais pas… »

« Qui va me contredire ? répondit Gabriel d’une voix d’une terrifiante douceur. Thomas témoignera que tu avais des hallucinations. N’est-ce pas, Thomas ? Tu diras aux policiers que Maman a perdu la tête et qu’elle a sauté dans le vide avant que nous ne puissions la rattraper. »

Thomas recula, le visage déformé par l’épouvante. « Non ! Tu es un monstre ! Je ne dirai jamais ça ! »

Gabriel ne jeta même pas un regard à son fils illégitime. « Tu feras ce que je te dirai de faire, Thomas. Parce que sans moi, tu n’es rien. Tu es le bâtard d’une immigrée sans papiers qui est morte d’une overdose dans un motel de banlieue il y a huit ans. Sans mon nom, sans mon argent, tu retourneras exactement là d’où vient ce déchet : sur le trottoir. »

La révélation frappa Thomas comme un coup de massue. Sa vraie mère était morte. Cet homme qu’il vénérait comme un dieu n’était qu’un bourreau calculateur.

Gabriel continuait d’avancer vers Éléonore. « Donne-moi ces papiers. Et le gamin retournera avec Lazare ce soir même. Cette fois, je m’assurerai personnellement qu’il ne passe pas l’hiver. »

« Jamais ! » hurla Éléonore en déchirant le sac plastique pour glisser la lettre dans son corsage.

Gabriel bondit.

Avec une brutalité stupéfiante, il saisit son épouse par les poignets, la projetant violemment contre le comptoir en granit de la cuisine. Éléonore poussa un cri de douleur alors que son dos heurtait l’arête de pierre. Elle se débattit de toutes ses forces, griffant le visage de son mari, réussissant à lui entailler la joue.

Gabriel jura, portant une main à sa coupure sanglante, avant d’abattre un revers de main d’une violence inouïe sur le visage d’Éléonore. Elle s’effondra sur le carrelage, sonnée, un filet de sang coulant de sa lèvre éclatée.

« Espèce de folle ! » éructa Gabriel, les yeux injectés d’une folie meurtrière.

Il se pencha pour arracher les documents de son corsage.

Mais avant qu’il ne puisse la toucher, une silhouette minuscule et décharnée se jeta sur lui comme une bête sauvage.

Nino.

L’enfant des rues, habitué aux violences quotidiennes des bas-fonds, ne réfléchit pas. Il bondit sur le dos de Gabriel, ses petites mains sales s’agrippant au col du smoking, et enfonça de toutes ses forces ses dents dans l’oreille droite de l’homme d’affaires.

Un hurlement de douleur bestiale déchira le penthouse.

« Saloperie de vermine ! » rugit Gabriel en se débattant.

Il tenta d’attraper l’enfant, mais Nino tenait bon, serrant les mâchoires avec la rage du désespoir, ses ongles s’enfonçant dans les yeux de son père biologique. Gabriel tourna sur lui-même, trébucha contre un tabouret de bar et envoya un coup de coude violent en arrière. Le coup frappa Nino en plein thorax.

Un craquement sinistre retentit. Nino lâcha prise, le souffle coupé, et roula sur le parquet en gémissant, les mains pressées contre ses côtes brisées.

« Sale bâtard ! Je vais t’écraser la tête contre ce marbre ! » vociféra Gabriel, la moitié du visage couverte du sang qui coulait de son oreille déchiquetée.

Il leva son pied chaussé de cuir lourd, prêt à broyer le crâne de l’enfant au sol.

« Laisse-le ! »

La voix n’était pas celle d’Éléonore.

Gabriel s’arrêta, le pied suspendu au-dessus du corps pantelant de Nino.

À cinq mètres de là, Thomas se tenait debout près du foyer de la cheminée monumentale. Dans ses mains gantées, il tenait le lourd tisonnier en fer forgé noir, orné d’une pointe acérée. Ses petits bras tremblaient sous le poids de l’objet, mais son regard n’avait plus rien d’un enfant apeuré.

C’était le regard d’un fils qui voyait enfin son père tel qu’il était.

« Pose ton pied, Gabriel, ordonna Thomas. Sa voix avait mué, glaciale, débarrassée de tout tremblement. Ne l’appelle plus jamais bâtard. C’est toi le déchet. »

Gabriel fixa Thomas avec un mélange de stupeur et de dérision narquoise. « Tu vas faire quoi avec ça, gamin ? Tu crois que tu me fais peur ? C’est moi qui t’ai nourri ! C’est moi qui t’ai tout donné ! »

Il fit un pas menaçant vers Thomas. « Pose ce tisonnier avant que je ne t’apprenne ce qu’en coûte l’insolence. »

Gabriel s’élança vers Thomas d’un pas lourd et déterminé.

Mais il avait sous-estimé deux choses : l’amour d’une mère blessée, et la terreur transformée en adrénaline pure chez un enfant trahi.

Éléonore, rassemblant ses dernières forces, se projeta vers l’avant et attrapa la cheville de Gabriel dans un geste désespéré. L’homme trébucha, son élan brisé. Il perdit l’équilibre, basculant vers l’avant.

Au même instant, Thomas ne recula pas. Il planta fermement ses pieds sur le tapis, serra le manche de fer à deux mains et frappa de toutes ses forces vers le bas.

Le tisonnier en fer forgé heurta de plein fouet la rotule droite de Gabriel dans un claquement écœurant d’os pulvérisé.

Le député poussa un hurlement inhumain, un rugissement d’agonie qui fit vibrer les vitres de la terrasse. Sa jambe se déroba complètement sous lui, et son corps lourd s’écrasa sur la table basse en verre trempé, qui vola en éclats sous l’impact.

Des débris de verre tranchants s’éparpillèrent dans tout le séjour. Gabriel gisait parmi les tessons, hurlant de douleur, agrippant son genou brisé d’où s’échappait une flaque écarlate.

« Mes clefs… Thomas, prends ses clefs ! » cria Éléonore en rampant vers Nino, qui suffoquait, le teint cireux.