« Assez parlé. Pose la mallette et mets-toi à genoux. »
Huit mètres. La distance critique.
« Avec plaisir », murmura Elena.
D’un mouvement d’une fluidité parfaite, forgé par des années d’opérations clandestines, elle ne posa pas la mallette : elle écrasa le détonateur de la grenade modifié du pouce et projeta la boîte métallique directement vers le torse de Vance.
L’homme réagit avec des réflexes biomécaniques surhumains, interceptant la mallette d’une main tout en pressant la détente de son arme. La balle gyroscopique frôla la tempe d’Elena, lui déchirant le cuir chevelu dans une brûlure cuisante, tandis qu’elle plongeait en avant sur le béton glissant.
Trois secondes.
Une détonation sourde, dépourvue de flamme ou de débris, déchira la nuit. Ce ne fut pas une explosion de matière, mais un flash électromagnétique d’une violence inouïe, invisible à l’œil nu mais manifesté par une distorsion bleutée qui fit s’évaporer instantanément la pluie dans un rayon de dix mètres.
L’onde de choc satura l’espace.
L’aéronef au-dessus d’eux fut le premier touché : les calculateurs de vol de ses turbines grillèrent dans une pluie d’étincelles blanches. L’appareil bascula immédiatement sur son flanc droit, une de ses hélices géantes heurtant le béton avec un fracas titanesque, pulvérisant les pales de composite en des milliers d’éclats tranchants qui balayèrent le toit comme de la mitraille.
Mais c’est sur Vance que l’effet fut le plus dévastateur.
Le Synapse-4, survolté par la décharge piézo-électrique, déversa des millions de paquets de données corrompues directement à travers les récepteurs de son exosquelette et de ses implants cérébraux. Le système de retour synaptique se verrouilla en boucle fermée.
Un cri d’une horreur absolue s’échappa de la gorge de Vance. Ce n’était plus la voix d’un soldat ou d’une machine, mais celle d’un être dont le cerveau organique était littéralement calciné par la révolte de ses propres prothèses. Ses servomoteurs se contractèrent au maximum de leur puissance, tordant ses membres selon des angles impossibles dans des craquements d’os broyés et de pistons éclatés. Ses optiques artificielles explosèrent vers l’extérieur dans une gerbe de verre et de fumée noire.
Il tituba en arrière, aveugle, pantin désarticulé luttant contre sa propre armature métallique qui l’écrasait comme un étau impitoyable.
Elena se releva péniblement, le visage maculé de sang et d’eau de pluie, un éclat de composite planté dans sa cuisse droite. Boitant lourdement, ignorant la douleur fulgurante qui menaçait de la faire sombrer dans l’inconscience, elle ramassa le fusil d’assaut gisant dans une flaque.
Elle s’avança jusqu’à se tenir à un mètre de Vance.
L’homme était à genoux, les mains crispées sur son crâne fumant, ses doigts de titane s’enfonçant dans sa propre chair sous l’effet de spasmes incontrôlables. Il releva vers elle son visage ravagé, son œil de chair restant injecté de sang, hagard, ne voyant plus que les contours d’une silhouette d’ombre découpée par les éclairs.
« Tu… m’as… tué… » parvint-il à articuler dans un râle d’agonie où chaque mot lui arrachait un lambeau de poumon.
Elena engagea la dernière cartouche dans la chambre de son fusil, le regard lavé de toute rancœur, de toute peur, ne laissant subsister qu’un vide absolu et implacable.
« La mort est un terme subjectif, Vance », dit-elle calmement. « Mais cette fois, assure-toi d’y rester. »
Elle pressa la détente. Le tir retentit, net et sans appel, mettant un terme définitif aux spasmes de la machine et de l’homme. La silhouette massive bascula en avant sur le tarmac inondé, rejoignant l’immobilité éternelle des pierres.
Une explosion sourde venue des entrailles de la tour fit vaciller toute la structure sous les pieds d’Elena. De la fumée noire et des flammes écarlates commençaient déjà à s’échapper des bouches d’aération du toit. Le complexe s’effondrait sur lui-même dans l’embrasement du réacteur à fusion.
Elle se détourna du corps sans un regard en arrière.
Au bout de la plateforme, près de la passerelle de communication qui reliait le toit au bâtiment adjacent, Leo attendait, prostré contre la rambarde mais indemne. En la voyant approcher à travers le rideau de pluie, titubante mais vivante, il se redressa et lui tendit une main secourable.
Elena franchit la passerelle suspendue entre les deux gratte-ciels au moment même où la verrière centrale de la tour Prometheus volait en éclats sous le souffle d’une déflagration colossale, crachant un panache de feu vers les cieux noircis de la métropole.
Ils atteignirent le toit opposé alors que les sirènes des services de secours commençaient à hululer dans les profondeurs de la ville, un concert discordant annonçant l’arrivée trop tardive d’un monde qui ne comprendrait jamais ce qui venait de se jouer au-dessus de ses têtes.
Elena laissa glisser son arme vide sur le gravier mouillé. La pluie lavait le sang qui coulait sur sa joue, emportant les résidus de poudre et la puanteur de la mort. Pour la première fois depuis des années, elle inspira profondément un air qui ne sentait pas la trahison.
Le prototype était détruit, Vance n’était plus qu’un amas de métal fondu dans un brasier d’acier, et la nuit, immense et indifférente, les engloutissait enfin tous les deux dans son anonymat salvateur.