Au moment où ses bottes touchèrent le sol carrelé du trente-cinquième étage, un claquement sec retentit dans la cage. L’un des quatre câbles de suspension principaux venait de céder sous la tension anormale. Le câble fouetta les ténèbres comme une queue de scorpion géante, percutant la carcasse de l’ascenseur qui gémit sinistrement avant de s’enfoncer de dix centimètres supplémentaires dans le puits.
Elena se remit debout d’un bond, épaulant son arme, le cœur battant à tout rompre dans ses tempes.
Le niveau trente-cinq était plongé dans une pénombre bleutée, baigné par les néons clignotants d’une alerte silencieuse. Les murs de béton lisse, typiques des zones de recherche clandestine de Prometheus Industries, s’étiraient en de longs corridors rectilignes bordés de baies vitrées renforcées. Derrière les vitres, des rangées de serveurs informatiques et de sas de confinement stérile reposaient dans un sommeil artificiel.
« Où sommes-nous ? » demanda Leo en tremblant de tout son corps, inspectant ses mains écorchées.
« Dans le secteur de développement biologique », répondit Elena en vérifiant le chargeur de son arme. Six balles restantes. « La zone où vos collègues ont assemblé le code source de cette saloperie avant que vous ne décidiez de la voler. »
« Je ne l’ai pas volée pour l’argent, je te l’ai déjà dit ! » protesta le jeune homme, la voix brisée par l’épuisement et l’indignation. « Si le Consortium déploie ce code sur le réseau civil, ce n’est pas une simple surveillance de masse qui nous attend. C’est le contrôle direct des implants neuronaux de première génération. Ils peuvent reprogrammer les synapses, effacer des mémoires entières, induire des arrêts cardiaques à distance… Mon frère est mort à cause des tests préliminaires ! »
Elena le dévisagea un court instant. Elle connaissait ce regard : le fanatisme blessé de ceux qui croient encore que la vérité possède un pouvoir rédempteur. Elle avait eu le même regard autrefois, avant que l’État-major ne vende son unité pour préserver les cours de la Bourse de Genève.
« Garde ton discours pour les commissions d’enquête, si tant est qu’on sorte vivants d’ici », trancha-t-elle en s’engageant dans le couloir principal. « Vance n’était pas venu seul. L’ouroboros ne frappe jamais sans meute. »
Le couloir s’enfonçait vers l’est, en direction des escaliers de service sous pression. Chaque pas sur les dalles de vinyle aseptisé semblait résonner comme une détonation dans le silence ouaté du complexe. Les systèmes d’aération ronronnaient à bas régime, diffusant une odeur tenace d’ozone et de produits désinfectants.
Soudain, une série de claquements sourds résonna à l’autre bout de la galerie.
Elena plaqua Leo contre le renfoncement d’une porte coupe-feu et jeta un coup d’œil par le coin du mur. À une trentaine de mètres, la porte blindée menant aux escaliers venait d’être découpée à la torche à plasma. Les étincelles bleues s’éteignirent, et la lourde plaque de titane bascula vers l’avant, s’écrasant au sol avec la résonance mate d’une enclume.
Trois hommes émergèrent de la fumée dense.
Ils portaient des combinaisons d’assaut intégrales noires, des casques tactiques étanches dotés de quatre lentilles infrarouges, et des fusils automatiques d’assaut chambrés en munition subsonique. Sur leur épaule droite, l’insigne du serpent se mordant la queue brillait d’un rouge écarlate sous les veilleuses d’urgence. Les nettoyeurs de Vance. L’unité Cerbère.
« Détection thermique active », chuchota Elena pour elle-même. Les cloisons ordinaires ne les protégeraient pas plus de trois secondes face à des optiques de cette génération.
« Qu’est-ce qu’on fait ? » murmura Leo, le regard affolé par les silhouettes méthodiques qui progressaient en formation triangulaire, balayant les angles morts avec une précision chirurgicale.
« On ne court pas. Ils attendent le mouvement. » Elena inspecta le plafond au-dessus d’eux. Le faux plafond était constitué de dalles légères en fibre minérale soutenues par une armature en aluminium. Juste au-dessus courait une canalisation principale du système d’extinction automatique au gaz inerte, reconnaissable à ses bandes jaunes fluorescentes.
Une idée se dessina avec une clarté brutale.
« Leo, donne-moi ta ceinture », ordonna-t-elle à mi-voix.
« Quoi ? »
« Ta ceinture. Maintenant. »
Tandis que le scientifique s’exécutait en tremblant, les mercenaires n’étaient plus qu’à vingt mètres. Le premier d’entre eux leva son arme, son capteur ayant sans doute détecté l’émanation thermique de leurs respirations à travers le joint de silicone de la porte coupe-feu.
« Contact à dix heures », grésilla une voix dans la radio d’un des soldats.
Elena n’attendit pas qu’ils fassent feu. Elle attacha la boucle métallique de la ceinture à une vanne de décompression manuelle suspendue au ras des dalles, passa la sangle autour de son poignet gauche et vida trois cartouches consécutives dans le réservoir de fluide cryogénique secondaire fixé au mur opposé.
Le premier tir perça la cuve. Le second fragilisa la tubulure. Le troisième fit sauter la valve de sécurité.
Un geyser d’azote liquide sous pression pulvérisa le conduit, se déversant dans le couloir en un nuage blanc glacial et impénétrable. La température chuta instantanément de cinquante degrés, saturant l’air de cristaux de givre et rendant les caméras thermiques des mercenaires totalement aveugles, noyées sous un rideau d’interférences thermiques négatives.
« Tirez à l’aveugle ! Balayez le secteur ! » aboya le chef d’escouade.
Une pluie de projectiles transperça le brouillard d’azote, déchiquetant les cloisons de placoplâtre et pulvérisant les ordinateurs derrière les vitrines dans une symphonie de verre brisé et de plastique projeté.
Elena tira violemment sur la ceinture. La vanne manuelle s’ouvrit dans un sifflement strident, libérant un déluge de halon qui consuma l’oxygène ambiant en quelques fractions de seconde. Privés de repères et surpris par la chute brutale de pression, les mercenaires hésitèrent, ajustant leurs respirateurs intégrés.
Cette seconde d’hésitation fut leur arrêt de mort.
Elena jaillit du nuage de condensation comme une ombre. Glissant sur le carrelage couvert de givre, elle passa sous la ligne de tir du premier opérateur, logea une balle sous la mentonnière de son casque, s’empara instantanément de son corps pour s’en servir de bouclier balistique et ouvrit le feu avec le fusil d’assaut du mort sur le deuxième soldat.