Le tir en rafale courte faucha le second mercenaire au niveau du sternum, transperçant la plaque de kevlar à cette distance nulle. Le troisième tenta d’engager le combat au corps à corps, basculant son arme vers le bas, mais Elena projeta le cadavre contre lui. Le choc le fit vaciller en arrière, ses talons heurtant le seuil de la porte découpée. Elena fondit sur lui, saisit le canon de son arme pour dévier le tir qui laboura le plafond, et lui écrasa la tempe contre le montant d’acier avec toute la force que le désespoir pouvait lui insuffler.
Le mercenaire s’effondra, inerte.
Elena resta accroupie sur le corps, les poumons brûlés par l’air glacial et appauvri en oxygène, son arme fumante pointée vers le gouffre de la cage d’escalier. Le silence retomba, troublé seulement par le sifflement mourant de la canalisation percée et les bruits d’asphyxie étouffés qui venaient du fond du couloir.
« Leo ! Viens ici ! » cria-t-elle d’une voix rauque.
Le scientifique apparut, titubant, les mains plaquées sur la bouche pour ne pas respirer le mélange toxique de gaz et de fumée. Il enjamba les cadavres avec une moue d’effroi indicible, évitant de poser les yeux sur les mares de sang qui commençaient déjà à geler sur le sol.
« Récupère leurs chargeurs », ordonna Elena en fouillant le gilet du chef d’escouade. « Prends aussi les trousses d’urgence et leurs transmetteurs. On ne sait pas combien d’hommes ils ont déployés aux étages inférieurs. »
« Il n’y a plus d’étages inférieurs utilisables », répondit une voix qui ne venait ni du couloir, ni de la cage d’escalier.
Elena pointa son fusil d’assaut vers le transmetteur radio fixé à la bretelle du cadavre sous ses pieds. La diode verte clignotait.
« Tu t’es bien battue, Elena. Comme toujours », disait la voix de Vance. Elle n’était plus étouffée par le vacarme de l’ascenseur ; elle passait par le canal chiffré de l’escouade, nette, métallique, sans la moindre trace d’émotion humaine. « Mais ton ingéniosité tactique souffre d’un défaut impardonnable : tu penses encore en soldat de terrain. Tu réagis à l’espace, aux murs, aux portes. Tu oublies que dans ce bâtiment, chaque molécule d’air et chaque volt de courant m’appartiennent. »
« Tu es bloqué dans un ascenseur détruit au trente-sixième étage, Vance », répliqua-t-elle dans le micro du soldat mort. « Ton genou est en miettes et ton unité d’élite gît dans son propre sang. C’est terminé. »
Un rire sec, haché par les parasites électrostatiques, crépita dans l’écouteur.
« Regarde par la fenêtre du bureau central, ma chère. Regarde ce qui se prépare sur le toit du complexe adjacent. »
Elena fit signe à Leo de ne pas bouger et s’avança avec prudence vers la baie vitrée panoramique qui donnait sur la façade nord de la métropole. La pluie torrentielle fouettait les vitres blindées, striant les néons lointains de la ville d’éclairs verticaux. En contrebas, à une cinquantaine de mètres de distance sur le toit plat du laboratoire de pharmacologie, une plateforme d’atterrissage venait d’allumer ses balises d’approche stroboscopiques.
Un aéronef lourd de transport tactique, un quadrotor furtif aux lignes anguleuses et menaçantes, descendait lentement à travers le rideau de pluie, ses réacteurs orientables rejetant des cônes de chaleur qui faisaient miroiter les flaques d’eau.
« Une équipe d’extraction », murmura Leo, qui s’était approché derrière elle, la mallette toujours serrée contre ses côtes. « Ils ne viennent pas pour nettoyer le bâtiment… ils viennent pour purger les preuves. »
« Exactement, jeune homme », reprit la voix de Vance par l’intermédiaire de la radio abandonnée. « Les directeurs du Consortium ont activé le protocole de décontamination thermique. Dans exactement huit minutes, le réacteur à fusion situé dans les sous-sols sera placé en état de surchauffe contrôlée. L’incendie chimique qui en résultera réduira ce bâtiment et tout ce qu’il contient en cendres stériles. Les médias parleront d’un tragique accident industriel causé par un acte de sabotage corporatif. »
« Et toi ? » lança Elena. « Tu te laisses brûler vif pour leur gloire ? »
« J’ai déjà mon billet de sortie. L’ascenseur de service nord est pressurisé et indépendant. Je suis déjà au sommet de la tour. Rejoins-moi sur le toit, Elena. Apporte-moi la mallette. Et je t’accorderai la seule chose que ce monde ne pourra plus jamais t’offrir : une place dans le nouveau cycle. Laisse le gamin mourir avec ses illusions. Il n’a pas la carrure pour porter le fardeau de ce qui vient. »
La communication se coupa dans un sifflement strident.
Elena baissa son arme. Ses yeux se posèrent sur Leo. Le jeune homme semblait avoir vieilli de dix ans en une heure. Ses lèvres tremblaient, mais dans son regard, la terreur laissait peu à peu la place à une résolution désespérée.
« Tu ne vas pas lui donner la mallette, n’est-ce pas ? » demanda-t-il, un fil de voix étranglé dans la gorge.
Elena ne répondit pas immédiatement. Elle détacha le chargeur du fusil automatique, compta les munitions restantes, le réenclencha d’un coup sec de la paume et ramassa une grenade à concussion sur la veste du mercenaire abattu.
« L’héliport est au soixantième étage », dit-elle simplement. « L’escalier de secours principal est impraticable au-delà du cinquantième à cause des brèches coupe-feu. Il n’y a qu’un seul chemin : la colonne technique centrale de distribution de données. C’est vertical, étroit, et si tu glisses, tu tombes sur trois cents mètres de vide. »
Leo déglutit avec peine, regardant la lourde boîte noire entre ses mains. « Et si Vance nous attend en haut ? »
« Il nous attendra », affirma Elena, ses prunelles sombres brillant d’une détermination glacée. « Et cette fois-ci, je m’assurerai qu’il n’y ait rien à repêcher dans les ruines. »
L’ascension du puits technique fut une épreuve de pure agonie physique.