Leo, recroquevillé contre la paroi capitonnée de velours synthétique en lambeaux, laissait échapper une respiration courte, saccadée, celle d’un homme qui venait d’épuiser sa réserve de sang-froid. Ses doigts serraient contre sa poitrine la mallette en fibre de carbone contenant le prototype neuronal Synapse-4, la seule monnaie d’échange capable d’acheter leur survie ou de précipiter leur arrêt de mort.
Elena ne cilla point. Le canon de son Walther PPK demeurait parfaitement aligné sur l’arête nasale de l’homme en face d’elle. Trois années avaient passé depuis la nuit où elle l’avait regardé basculer dans les eaux glaciales du détroit de Malacca, criblé de balles de neuf millimètres, son bateau en flammes illuminant l’écume noire. Pourtant, la silhouette massive qui se dressait dans l’habitacle était bien celle du commandant Vance, à un détail près : la moitié gauche de son crâne et de sa mâchoire inférieure disparaissait sous une greffe sous-cutanée de titane mat, nervurée de micro-filaments optiques qui pulsaient d’une lueur bleutée à peine perceptible.
« Tu as toujours manqué de précision sous l’effet de la panique, Elena », reprit Vance. Sa voix n’était plus tout à fait humaine ; elle résonnait avec un grain métallique râpeux, modulé par un larynx synthétique. « Trois impacts dans le thorax, un dans l’épaule. Rien dans le cervelet. Les chirurgiens du Consortium ont dû faire des miracles avec ce qui flottait encore entre deux vagues. »
« Je ne commets jamais deux fois la même erreur », répliqua Elena d’un ton glacial, sans laisser transparaître le tremblement imperceptible qui menaçait d’engourdir son poignet droit.
« En ce moment même, tu en commets une monumentale », ricana Vance en abaissant imperceptiblement le canon de sa carabine vers les jambes de la jeune femme. « Tu crois encore que ce gamin à tes pieds est une victime innocente. Tu crois que cette puce est une avancée médicale. Et surtout, tu crois que cet ascenseur est un abri. »
D’un mouvement d’une rapidité surhumaine, Vance ne pressa pas la détente de son arme ; il pivota sur ses talons et frappa violemment le panneau de commande d’un coup de crosse renforcé. Le boîtier en verre trempé vola en éclats. Des étincelles jaillirent en gerbes violacées, illuminant les parois d’un flash stroboscopique. Un grincement déchirant retentit au-dessus de leurs têtes : les freins magnétiques venaient d’être court-circuités.
La cabine plongea dans le vide.
L’apesanteur frappa instantanément les trois passagers. Leo poussa un hurlement aigu tandis que son corps décollait du sol, ses membres heurtant les parois. Elena utilisa l’inertie pour se propulser vers l’avant, attrapant la sangle tactique du gilet de Vance pour le déséquilibrer. Ils percutèrent le sol d’acier avec une violence inouïe lorsque les mâchoires de secours pneumatiques s’enclenchèrent six étages plus bas dans un vacarme de métal broyé et une projection d’huile hydraulique bouillante.
Le choc sonna Elena. Un goût cuivré et chaud envahit sa bouche. Sa vision se brouilla l’espace d’une seconde, zébrée de taches d’un blanc aveuglant. Son arme lui avait échappé des mains, glissant dans la pénombre vers un coin de la cabine.
À moins d’un mètre, Vance se remettait déjà sur pied, ses servomoteurs émettant un sifflement suraigu en compensant la décélération brutale. Il jeta sa carabine, faussée par l’impact, et tira de sa hanche une dague de combat à lame dentelée en tungstène.
« Debout, soldat », gronda-t-il en avançant vers elle d’une démarche pesante et implacable.
Elena roula sur le côté au moment exact où la lame s’enfonçait dans le revêtement du sol, déchirant l’acier sur plusieurs centimètres. Balayant l’obscurité du pied, elle crocheta la cheville droite de Vance, mais heurta ce qui ressemblait à une colonne de fonte. La force cinétique ne fit que le faire trébucher à demi. Vance pivota, son coude blindé s’abattant sur la clavicule gauche d’Elena. La douleur irradia dans tout son flanc, lui coupant le souffle dans une inspiration déchirante.
« Elena ! » cria Leo.
Le jeune chercheur venait de trouver la boîte à fusibles d’urgence pendue à son câble arraché. Sans réfléchir, guidé par une terreur primaire, il projeta l’extrémité dénudée des câbles à haute tension contre l’omoplate gauche de Vance.
Un arc électrique crépita, illuminant l’habitacle d’une lumière d’orage. Vance poussa un rugissement rauque, non pas de douleur humaine, mais de surcharge systémique. Ses membres artificiels tressaillirent violemment sous les décharges de trois cent quatre-vingts volts. Ses capteurs optiques oscillèrent du bleu au rouge écarlate, crachotant de minuscules volutes de fumée âcre.
Elena n’attendit pas qu’il récupère. Utilisant l’effet de surprise, elle bondit sur ses pieds, saisit le Walther au sol, et tira trois coups à bout portant dans l’articulation non blindée du genou droit de son ancien mentor.
Le métal céda sous la vélocité des projectiles perforants. Vance s’effondra sur un genou, la roture mécanique broyée, crachant un liquide noir et visqueux qui souilla le lino.
« La porte… dégage la porte ! » hurla Elena en agrippant Leo par le col de sa veste de laboratoire déchirée.
La cabine s’était stabilisée de travers, coincée entre le trente-sixième et le trente-cinquième étage. L’espace entre le plancher de l’ascenseur et le linteau de béton du palier inférieur ne laissait qu’une ouverture d’une soixantaine de centimètres de haut.
Leo glissa la mallette à travers la fente, puis rampa sur le ventre, ses coudes raclant le béton brut. Elena recula pas à pas, gardant son arme braquée sur Vance. L’homme relevait lentement la tête. Le sang coulait d’une de ses narines, se mêlant à l’huile de son implant temporal défaillant. Malgré les dégâts, un sourire déformait ses lèvres bleuies.
« Tu ne pourras pas sortir du complexe, Elena », murmura-t-il dans un gargouillement sinistre. « L’étage est verrouillé sous protocole Chimère. Tout ce qui respire ici… est déjà compté parmi les cadavres. »
« Alors tu viendras avec nous », lâcha-t-elle avant de glisser à son tour par l’ouverture étroite.