Lorenzo fixa la jeune femme. Pour la première fois depuis qu’il avait pris la tête du clan Moretti à l’âge de vingt-quatre ans, quelqu’un osait se dresser entre lui et sa vengeance. N’importe quel homme aurait été abattu sur-le-champ pour une telle audace. Mais en regardant cette servante débraillée, aux mains maculées de son propre sang, il ne vit que la lueur de l’humanité qu’elle lui avait insufflée dans le noir absolu de la salle froide.
Lentement, avec une délibération infinie, Lorenzo baissa son arme.
La porte d’entrée de la bibliothèque vola en éclats sous le coup de boutoir de Matteo et de six hommes lourdement équipés de gilets tactiques. Ils entrèrent en trombe, balayant la pièce de leurs lampes d’assaut, avant de se figer net, pétrifiés par le spectacle.
Le boss était debout. Le traître était à terre. Et à côté de Lorenzo Moretti, vêtue d’un uniforme en lambeaux, se tenait la servante dont personne ne savait le nom la veille.
« Matteo », ordonna Lorenzo sans élever la voix, son autorité intacte et terrifiante.
« P-patron ! » bégaya le capitaine, baissant précipitamment son arme en signe d’allégeance absolue.
« Enfermez Dante dans la cellule la plus profonde du niveau inférieur. Pas de médecin avant qu’Angelo ne soit arrivé pour recueillir ses aveux complets sur les Costanza. Et faites monter le docteur Mercer ici. Si elle pose une seule question, descendez-la. »
« Tout de suite, patron ! »
Les hommes empoignèrent Dante qui hurlait des supplications incohérentes, et nettoyèrent la pièce en moins de deux minutes avec une discipline de fer.
Lorsque le silence revint, il ne restait plus que Lorenzo et Hannah au milieu des dorures et des débris de verre.
L’effet du stimulant commençait à retomber brutalement. Lorenzo chancela. Hannah se précipita d’instinct, glissant son épaule sous son bras valide pour amortir sa chute. Ils s’assirent ensemble sur les marches du petit perron intérieur de la bibliothèque.
Lorenzo laissa sa tête reposer contre la boiserie, épuisé, les yeux mi-clos. Le jour commençait à poindre à travers les hautes fenêtres brisées, teintant la neige fraîche du parc d’une lueur rose et dorée.
« Comment t’appelles-tu déjà ? » demanda-t-il, d’une voix presque inaudible, bien qu’il sût parfaitement la réponse.
« Hannah », souffla-t-elle doucement en gardant les yeux baissés sur ses mains ensanglantées. « Hannah Bell. »
« Hannah Bell », répéta-t-il avec lenteur, comme pour graver chaque syllabe dans sa mémoire d’acier. « Prépare tes affaires avant ce soir. »
Hannah sentit son estomac se nouer d’une angoisse familière. « Vous… vous me renvoyez ? »
Lorenzo tourna la tête vers elle. Un éclat étrange, indéchiffrable mais d’une intensité brûlante, dansait au fond de ses prunelles sombres.
« Je te renvoie de la domesticité », dit-il avec gravité. « Dès demain, tu emménages dans l’appartement privé du dernier étage de la tour Moretti à Manhattan. Tu auras des professeurs particuliers, des gardes du corps dévoués, et tous les livres de médecine que cette ville peut t’offrir. Tu voulais devenir infirmière, n’est-ce pas ? »
Hannah écarquilla les yeux, le souffle coupé, incapable de former une phrase. « Je… je n’ai pas les moyens… et mon père a des dettes… »
« Ton père n’a plus aucune dette », trancha Lorenzo, le ton sans appel d’un roi qui redistribue les cartes du destin. « À partir d’aujourd’hui, quiconque te regarde de travers à Chicago ou à New York répondra de ses actes devant moi en personne. Les imbéciles de cette maison pensaient que tu étais invisible parce que tu ne ressemblais pas à leurs poupées de vitrine. Ils ont oublié que ce sont les fondations invisibles qui empêchent les palais de s’écrouler. »
Il posa sa main encore tiède sur celle de Hannah, ses doigts ensanglantés entrelaçant doucement les siens.
« Tu as sauvé ma vie en me donnant ton souffle », murmura-t-il alors que les rayons du soleil matinal baignaient enfin leurs deux silhouettes unies. « Désormais, le reste de mon souffle t’appartient. »
Hannah regarda l’aube naissante chasser les ombres de la grande bâtisse de pierre. Pour la première fois de sa vie, elle ne sentit pas le poids de son corps ni la brûlure du mépris des autres. Elle se tenait droite, entière, vivante, à côté du loup le plus craint d’Amérique, et elle savait qu’aucune porte ne se refermerait plus jamais devant elle.