Avant qu’elle ne pût répondre, le grondement sourd d’une explosion secoua les fondations du manoir.

Les hommes de Matteo venaient de faire sauter la grille principale.

Des rafales d’armes automatiques crépitèrent à l’étage supérieur, étouffées par l’épaisseur des dalles de pierre, immédiatement suivies de cris d’alarme et de fracas de verre brisé. La guerre intestine venait d’éclater.

Lorenzo ramassa les deux pistolets semi-automatiques dans la mallette. Il en arma la culasse d’un geste sec, vérifiant le chargeur avec une aisance mécanique que la douleur ne pouvait entamer. Il en tendit un vers Hannah.

« Tu sais t’en servir ? »

Elle recula d’un pas, les yeux écarquillés, secouant la tête de droite à gauche. « Non… non, jamais ! »

Lorenzo prit sa main droite, refermant avec autorité ses doigts hésitants sur la crosse rugueuse. « Tu n’as qu’à pointer et presser cette détente si quelqu’un d’autre que moi s’approche de toi. Ne réfléchis pas. Ne ferme pas les yeux. Reste derrière moi. »

Appuyé sur le mur, puis puisant dans l’énergie violente du stimulant, Lorenzo se redressa de toute sa stature. Il n’était plus le blessé agonisant sur une table d’inox. Il redevenait le loup dominant de Chicago, blessé mais cent fois plus létal.

Ils remontèrent l’escalier dérobé qui menait directement derrière les boiseries de la grande bibliothèque. À mesure qu’ils approchaient, les bruits de la confrontation se faisaient plus nets. La fusillade semblait s’être concentrée dans la cour d’honneur, mais à l’intérieur de la demeure, la panique régnait.

À travers la fente dissimulée dans le panneau de chêne sculpté, Hannah vit la grande bibliothèque baignée par la lumière des lustres en cristal.

Dante Voss était là, entouré de quatre gardes du corps lourdement armés. Sur la table de billard étaient étalées des cartes de New York et des liasses de billets de banque. Dante hurlait dans son téléphone portable, le visage rouge de fureur et de sueur.

« Comment ça, des renforts ?! De qui ?! Lorenzo est mort, bon Dieu ! Mercer a signé le certificat ! Qui commande ces types dehors ?! »

Il coupa la communication avec un juron violent, se tournant vers ses hommes. « Prenez les sacs dans le coffre. On évacue par les souterrains. On rejoindra Costanza à l’aérodrome de White Plains. »

« Il n’y a pas d’évacuation, Dante. »

La voix résonna dans la vaste pièce comme le glas d’une cathédrale.

Le panneau secret pivota lentement sur ses gonds invisibles. Lorenzo Moretti fit un pas dans la lumière. Son costume déchiré révélait les bandages souillés de sang, ses cheveux étaient ébouriffés, sa peau gardait la pâleur spectrale de la morgue, mais son regard était deux canons d’acier pointés sur son lieutenant. Derrière lui, Hannah se tenait dans l’encadrement, le pistolet tremblant dans ses mains jointes, mais le regard ancré dans le dos de son protecteur.

Les quatre gardes reculèrent d’un pas, le visage décomposé par une terreur presque mystique. Deux d’entre eux laissèrent tomber leurs fusils d’assaut sur le tapis persan avec un tintement mat.

« Un… un fantôme… » bégaya l’un d’eux, se signant d’une main fébrile.

Dante devint plus blanc que le marbre de la cheminée. Ses yeux exorbités oscillaient entre Lorenzo et la silhouette de Hannah. Ses mâchoires claquaient sans qu’aucun son articulé ne parvienne à sortir.

« Tu… tu étais mort », souffla-t-il enfin, la voix étranglée par une horreur indicible. « Caldwell… Caldwell a arrêté ton cœur ! Le tracé était plat ! Je l’ai vu ! »

« Caldwell a vu ce que le poison devait lui montrer », répondit Lorenzo, s’avançant d’un pas lourd et mesuré vers le centre de la pièce. « Mais tu as oublié un détail, Dante. Tu as sous-estimé cette maison. Tu as cru que tout s’achetait. Mes gardes, mes médecins, mes capitaines. Tu pensais avoir tout prévu. »

Lorenzo s’arrêta à trois mètres de la table de billard. Son bras droit se leva, le silencieux pointé exactement entre les deux yeux de son ancien ami.

« Mais tu as oublié de vérifier qui s’occupait de mon âme quand tout le monde était parti piller mon cadavre. »

Dante, dans un sursaut de désespoir bestial, tenta de dégainer le revolver dissimulé sous son aisselle.

Le coup partit sans flamme, avec un claquement sec et étouffé comme une branche brisée dans le vent.

Dante poussa un cri déchirant en s’effondrant sur les genoux, sa main droite broyée par la balle de Lorenzo. Son arme glissa sur le parquet ciré, s’arrêtant aux pieds de Hannah.

« Pitié… Lorenzo… pitié ! » pleura Dante, se tordant de douleur sur le sol, serrant son poignet ensanglanté contre sa poitrine. « Costanza menaçait ma famille ! Ils allaient tout détruire ! Je n’avais pas le choix ! »

Lorenzo ne cilla pas. Il s’avança jusqu’à dominer le traître de toute sa hauteur. Ses yeux noirs ne contenaient aucune colère, seulement le vide glacial d’un jugement irrévocable.

« Tu avais le choix de mourir comme un soldat », dit-il doucement. « Tu as choisi de crever comme un rat. »

Il leva à nouveau le canon.

« Non », résonna une petite voix derrière lui.

Lorenzo s’arrêta. Sans baisser son arme, il tourna légèrement la tête. Hannah s’était avancée. Ses joues étaient baignées de larmes, ses lèvres tremblaient, mais son regard ne fuyait plus.

« Pas comme ça », murmura-t-elle, la voix nouée par l’émotion. « Pas parce que j’ai de la pitié pour lui. Mais parce que… vous venez de revenir du royaume des morts, monsieur Moretti. Ne recommencez pas votre vie en redevenant ce qu’il voulait que vous soyez. Laissez la justice de votre famille s’en charger. Ne souillez pas ce matin. »

Un silence pesant s’abattit sur la bibliothèque. Dante rampait sur le ventre, sanglotant dans le tapis, tandis qu’au dehors, le bruit des combats s’éteignait enfin, remplacé par les sirènes des hommes de Matteo qui sécurisaient les accès.