L’espace d’une seconde, un sourire fugace, sombre et dangereux, éclaira le visage de marbre de Lorenzo Moretti. « Personne. Je te le promets. »

Il leur fallut vingt minutes d’une lente agonie pour atteindre l’ancienne cave à vin. Là, enfoui sous des toiles d’araignées et des caisses de porto millésimé, se trouvait un vieux divan en velours élimé, vestige des réceptions clandestines du grand-père de Lorenzo pendant la Prohibition.

Hannah aida Lorenzo à s’allonger. L’homme était livide, couvert d’une sueur glacée, ses lèvres avaient repris une teinte bleutée inquiétante.

« La trousse… de secours », articula-t-il, l’esprit vacillant sous le choc hypovolémique. « Dans le troisième casier… derrière les bouteilles de 1945. Il y a de la morphine, des clamps… et un émetteur satellite. »

Hannah courut vers les casiers poussiéreux. Ses doigts heurtèrent le bois moisi, fouillant fébrilement jusqu’à ce qu’elle sente le contour métallique d’une valise étanche. Elle la ramena sur le divan, la faisant sauter d’un coup de pouce sec.

À l’intérieur reposaient des ampoules médicales, des seringues stériles, du matériel de suture militaire, deux pistolets semi-automatiques SIG Sauer avec silencieux, et un téléphone crypté noir.

« La seringue jaune », ordonna Lorenzo d’une voix qui s’éteignait. « C’est un… stimulant cardiaque et un neutralisant d’alcaloïdes. Caldwell me l’avait préparé pour mes voyages à l’étranger. Pique… dans la cuisse. Droit. »

Hannah brisa l’ampoule avec maladresse, se coupant légèrement l’index, mais ne sentit même pas la douleur. Elle aspira le liquide ambré dans la seringue, chassa les bulles d’air comme elle l’avait vu faire dans les documentaires à la télévision, et planta l’aiguille à travers le pantalon de costume de Lorenzo, enfonçant le piston d’un coup sec.

L’effet fut presque immédiat. Lorenzo se cambra, un rugissement rauque bloqué dans sa gorge, tandis que la substance brûlait ses veines. Ses yeux s’ouvrirent en grand, injectés de sang, sa respiration redevenant profonde et saccadée. La couleur revint lentement sur ses pommettes.

« Maintenant », murmura-t-il en tendant une main tremblante mais ferme vers le téléphone satellite, « nous allons voir qui sont mes vrais frères. »

Il composa un numéro de mémoire. L’appareil émit trois tonalités stridentes avant qu’une voix d’homme, glaciale et prudente, ne décroche à l’autre bout du pays.

« Parlez. »

« Angelo », dit Lorenzo, sa voix retrouvant peu à peu son timbre de baryton d’acier. « C’est le boss. »

Un silence de mort s’installa sur la ligne. À trois cents kilomètres de là, dans un penthouse fortifié de Chicago, Angelo Moretti, l’oncle de Lorenzo et le patriarche de l’ombre de la famille, retint son souffle.

« Lorenzo ?… Dante m’a appelé il y a deux heures. Il m’a juré que tu avais trépassé sur la table d’opération. Il réclamait l’onction du Conseil pour purger le clan Costanza. »

« Dante a acheté les balles et le poison », répondit Lorenzo, son regard fixant le plafond voûté de la cave avec une haine pure. « Il a orchestré l’embuscade. Il s’apprête à livrer nos quais aux Costanza en échange de son couronnement. Combien d’hommes as-tu à New York prêts à mourir pour moi avant le lever du soleil ? »

« Vingt-cinq hommes d’élite sous les ordres de Matteo. Ils sont stationnés dans le Queens, prêts pour la guerre que Dante annonçait. En quarante-cinq minutes, ils peuvent boucler la propriété. Mais Lorenzo… comment es-tu sorti de cette pièce ? Caldwell est le meilleur légiste de la côte Est. Il ne se trompe jamais sur un cadavre. »

Lorenzo tourna lentement la tête vers Hannah. La jeune femme était agenouillée sur le sol poussiéreux, déchirant ses propres jupes de rechange pour compresser la plaie béante à son flanc, indifférente au sang qui tachait ses doigts et son visage.

« Une erreur médicale », répondit Lorenzo, sans quitter Hannah des yeux. « Dis à Matteo d’encercler le domaine. Aucun véhicule ne sort. Quiconque lève une arme contre mes couleurs est abattu sur place. Mais Dante m’appartient. Ne le touchez pas. »

Il raccrocha l’appareil.

Pendant les quarante minutes qui suivirent, le sous-sol résonna d’un silence d’avant la tempête. Hannah, les mains tremblantes mais les gestes précis, nettoya les chairs déchirées du mafieux avec l’antiseptique de la trousse. Chaque contact lui arrachait un frémissement, non de douleur, mais d’une étrange intimité brute. Cet homme, devant lequel des sénateurs baissaient la tête, était désormais entièrement à sa merci, vulnérable comme un enfant brisé.

« Pourquoi es-tu restée ? » demanda soudain Lorenzo.

Hannah s’arrêta, un tampon de gaze ensanglanté entre les doigts. Elle ne leva pas les yeux.

« Je vous l’ai dit. Vous étiez seul. »

« La solitude est le prix de mon nom », rétorqua-t-il doucement. « Tu savais qui j’étais. Tu savais ce que mes mains ont fait. Beaucoup de gens priaient pour que mon cœur s’arrête cette nuit. »

Hannah releva enfin le menton. Son visage rond, dépourvu de tout artifice, brillait d’une honnêteté désarmante.

« Les autres voyaient le monstre ou l’argent. Moi, je me souvenais du jour où Mikey Arlen m’a coincée dans la réserve. Vous auriez pu rire avec lui. Vous auriez pu faire comme si je n’existais pas. Mais vous avez dit que je n’avais pas à rétrécir pour mettre les hommes médiocres à l’aise. » Deux larmes silencieuses tracèrent un chemin propre sur ses joues maculées de suie. « Personne ne m’avait jamais dit que j’avais le droit d’exister, monsieur Moretti. Pas mon père, pas mes frères, pas les filles d’en haut. Vous avez été le premier. Alors… même si vous étiez le diable en personne, je ne vous aurais pas laissé mourir de froid. »

Lorenzo la fixa longuement. Sa main droite, celle qui avait signé tant d’arrêts de mort, s’éleva lentement et vint se poser sur la joue de Hannah. Ses doigts calleux effacèrent la trace d’une larme avec une délicatesse inouïe.

« Si nous sortons vivants de cette maison », dit-il d’une voix sourde, « tu n’auras plus jamais à laver le sol de quiconque. C’est un serment, Hannah Bell. Et les Moretti ne brisent jamais leurs serments. »