Il tenta de se redresser. Un gémissement étouffé franchit ses dents serrées tandis que sa main se plaquait sur son flanc droit. Le pansement blanc vira instantanément au carmin sombre. Les sutures tenaient à peine ; trois balles de gros calibre avaient frôlé ses organes vitaux avant que les tireurs ne s’enfuient.

« Ne bougez pas ! » s’écria Hannah à mi-voix en se précipitant pour soutenir ses épaules massives. « Vous allez vous vider de votre sang ! »

« S’ils descendent ici et me trouvent vivant, nous mourrons tous les deux dans les dix secondes », répliqua-t-il, chaque mot arraché à son souffle court. « Dante ne laissera pas un fantôme réclamer son trône. Écoute-moi, Hannah. Tu dois m’aider à me lever. »

« Vous ne pouvez pas marcher ! Vos jambes ne répondront pas encore complètement, le poison n’est pas éliminé ! »

« Alors je ramperai », cracha-t-il en ancrant son regard dans le sien. « Mais je ne mourrai pas sur une table en inox comme un porc à l’abattoir. Aide-moi. Maintenant. »

Hannah n’avait jamais été une femme d’action. Sa vie avait été une suite d’esquives, de pas feutrés pour éviter les colères de son père, puis celles des régisseurs du manoir. Mais face à la volonté de fer de cet homme au bord du gouffre, quelque chose d’indomptable se réveilla en elle. Elle passa le bras droit de Lorenzo par-dessus ses épaules, cala ses pieds contre les siens, et prit une inspiration profonde.

« Un… deux… trois. »

Le poids de Lorenzo Moretti faillit briser les reins de la jeune femme. C’était un colosse de plus de quatre-vingt-dix kilos de muscles denses, rendu plus lourd encore par la paralysie résiduelle. Mais Hannah avait passé des années à soulever des matelas de crin, des paniers de linge mouillé pesant des quintaux et des meubles en chêne massif. Ses cuisses larges trouvèrent leur ancrage sur le carrelage. Ses bras fermes ceinturèrent la taille du mafieux. Dans un grognement partagé, ils parvinrent à mettre Lorenzo debout.

Il tituba. La pièce tournait autour de lui, un maelström de gris et de blanc. Sa tête retomba lourdement contre la tempe de Hannah, son souffle tiède heurtant sa peau. Pour la première fois de sa vie, le maître de Chicago reposait entièrement sur une femme qu’il n’avait jamais daigné saluer d’autrefois que par une phrase laconique.

« Où allons-nous ? » chuchota-t-elle, les dents serrées sous la charge.

« Le monte-charge de service… derrière les chaudières », murmura Lorenzo à son oreille. « Il débouche dans la vieille cave à vin désaffectée, sous l’aile est. Personne n’y va depuis dix ans. Dante l’ignore. »

« Il y a des caméras dans le couloir médical. »

« Pas dans le conduit d’évacuation des déchets biologiques. Le clavier que tu as utilisé… il a déclenché un voyant dans le bureau de sécurité ? »

« Non », répondit Hannah en avançant d’un pas chancelant, traînant le géant avec elle. « Le système principal est sur le générateur de secours depuis minuit, Caldwell disait que les fusibles avaient sauté. Seul le loquet magnétique répondait. »

« Bien. Tu as plus de jugeote que la moitié de mes lieutenants. »

Le compliment, bien que rustre, fit battre le cœur de Hannah plus vite que la peur elle-même.

Ils franchirent la porte battante en silence. L’air du couloir était lourd, saturé de l’odeur métallique de la poudre et de la mort. Chaque pas résonnait comme un coup de tonnerre dans les tympans de la jeune femme. À chaque mètre, le corps de Lorenzo semblait peser dix kilos supplémentaires, et les râles étouffés qu’il poussait lui fendaient le cœur. Le sang chaud coulait le long de son flanc, imbibant la manche de la robe grise de Hannah.

Soudain, un bruit de pas lourds retentit à l’extrémité du couloir, au niveau de l’escalier en colimaçon menant au rez-de-chaussée.

« …te dis que j’ai entendu un bruit en bas », grondait une voix d’homme, rauque et nerveuse. « Faut vérifier la chambre froide avant que le camion n’arrive. »

« T’es parano, Rocco. Le boss est raide. Caldwell l’a étiqueté lui-même. »

Hannah se figea, le dos plaqué contre un angle mort près des gaines d’aération. Lorenzo tenta de lever la main vers sa hanche, cherchant une arme qui n’existait pas. Son visage s’assombrit d’une rage impuissante.

« Lâche-moi », murmura-t-il entre ses dents. « Fuis par l’issue de secours au bout du hall. Ils ne te feront rien s’ils pensent que tu volais du matériel. »

Hannah ne daigna même pas répondre. Elle resserra sa prise autour de sa taille, pivotant sur ses hanches pour glisser Lorenzo dans l’alcôve étroite qui abritait le conduit des buanderies. Dans un effort surhumain, les veines de son cou saillant sous la tension, elle tira le corps de l’homme dans l’obscurité poussiéreuse du boyau technique juste au moment où le faisceau d’une lampe torche balayait le couloir.

La lumière blanche frôla le chambranle en métal. Hannah retint sa respiration, appuyant sa paume contre la bouche de Lorenzo pour étouffer le sifflement de ses poumons meurtris. Leurs corps étaient si étroitement collés que chaque battement de cœur de la jeune femme semblait résonner dans la cage thoracique du boss.

« Tu vois ? Que dalle », lança l’un des gardes en crachant sur le sol. « Rien qu’des tuyaux qui fuient. Dante nous attend au salon des trophées. Il va distribuer les territoires du West Side. Faut pas qu’on rate notre part. »

Les pas s’éloignèrent. La porte coupe-feu claqua au loin.

Hannah relâcha son étreinte, glissant le long du mur en laissant échapper un sanglot tremblant. Lorenzo s’appuya contre les tuyaux brûlants de la chaufferie, les yeux rivés sur elle dans l’ombre.

« Tu aurais pu mourir », dit-il d’une voix basse, presque douce malgré la rudesse de son timbre.

« Vous aussi », répliqua-t-elle en essuyant ses larmes de la manche de son uniforme souillé. « Et si vous mourez, qui dira à ces brutes que je ne suis pas un meuble ? »