Une seconde pulsation. Plus lente qu’un compte à rebours, mais distincte.
Hannah recula d’un pouce, les pupilles dilatées dans la pénombre striée par les veilleuses de secours bleuâtres. Ses mains tremblaient avec une telle violence qu’elle dut mordre sa lèvre inférieure jusqu’au sang pour s’ancrer dans la réalité. Le goût cuivré envahit sa bouche.
« Lorenzo ? » murmura-t-elle à nouveau.
Rien. Le visage d’albâtre demeurait rigide, la mâchoire dessinée comme une lame taillée dans le granit. Pourtant, le froid cadavérique qui l’enveloppait quelques heures plus tôt avait cédé la place à une tiédeur moite à la racine du cou. La chaleur de Hannah — cette chair que les gardes méprisaient, cette épaisseur qu’elle avait passée sa jeunesse à dissimuler sous des étoffes amples et informes — avait fait ce que les défibrillateurs et l’adrénaline n’avaient pu accomplir. En le couvrant de son corps, en partageant obstinément chaque calorie de son sang pendant quatre heures d’un calvaire silencieux, elle avait fait fondre la léthargie induite par le poison.
Le composé synthétique évoqué par le docteur Caldwell n’était pas un agent destructeur classique : c’était un neurotoxique cryogénique, conçu pour figer les impulsions électriques du myocarde et simuler la mort cérébrale dès que la température corporelle chutait sous un certain seuil. Les médecins, en baissant les thermostats pour préserver la dépouille, avaient sans le savoir scellé son tombeau de verre.
Et elle venait de briser la glace.
Soudain, un spasme violent déchira le thorax de Lorenzo. Ses poumons aspirèrent l’air stérile dans un sifflement rauque, comme un noyé arraché aux abysses. Ses doigts, glacés et gourds, se refermèrent en griffes sur le drap de lit.
Hannah laissa échapper un hoquet de terreur mêlé de soulagement. « Respirez… mon Dieu, respirez… »
Mais avant qu’elle ne pût reculer pour remettre son uniforme, la main d’acier de Lorenzo jaillit. Ses doigts trouvèrent la gorge de la jeune femme avec une précision instinctive et impitoyable de prédateur. Hannah fut plaquée contre la table d’opération, le souffle coupé, le regard plongeant dans deux abîmes d’onyx. Les yeux de Lorenzo Moretti s’étaient rouverts. Ils n’avaient rien d’humain ; ils brûlaient d’une démence animale, celle d’un soldat qui s’éveille au milieu d’une embuscade et cherche immédiatement la gorge de son assaillant.
« Qui… » râla-t-il, la voix broyée, méconnaissable, vibrant comme du métal rouillé. « Qui t’envoie ? »
La pression sur la trachée de Hannah augmentait. Elle suffoquait, incapable de crier, ses mains luttant vainement contre l’étreinte d’un homme que trois chirurgiens d’élite avaient déclaré trépassé. Ses yeux s’embuèrent de larmes involontaires.
« Monsieur… Moretti… » parvint-elle à expulser dans un filet d’air sifflant. « C’est… Hannah. La… la servante… »
Le regard du boss vacilla. L’obscurité sanguinolente qui brouillait sa vue sembla refluer d’une fraction de millimètre. Il aperçut les yeux noisette inondés de larmes, les cheveux dénoués collés aux joues par la sueur froide, la chemise de nuit modeste en coton froissé, et cette terreur sans haine qui ne trompait jamais. Il reconnut le visage de la femme qu’il avait protégée dans un cellier six mois plus tôt.
Ses doigts se desserrèrent brusquement. Son bras retomba lourdement sur la table, épuisé par cet éclat d’énergie brute.
Hannah s’effondra à genoux sur le carrelage frigorifié, toussant, aspirant de grandes goulées d’air en se massant le cou marquer de rouge. Elle ne s’enfuit pas. Malgré la peur panique qui vrillait ses entrailles, elle releva la tête vers le monstre blessé.
« Ne parlez pas », murmura-t-elle, la voix rauque. « S’ils vous entendent… s’ils savent… »
Lorenzo tourna lentement la tête. Chaque mouvement semblait déchirer ses fibres musculaires. Il balaya la pièce du regard : les moniteurs éteints, les plateaux d’instruments ensanglantés abandonnés, l’odeur de désinfectant et d’ammoniac, et cette porte blindée dont le voyant était rouge. Puis ses yeux se posèrent sur la jeune femme tremblante, vêtue seulement d’un jupon de coton, les bras nus rougis par le froid qu’elle avait absorbé pour lui.
« Pourquoi… es-tu déshabillée ? » parvint-il à articuler, ses lèvres sèches saignant au niveau des commissures.
Hannah sentit la honte lui monter au visage, une chaleur cuisante qui dépassait même sa stupeur. Elle ramassa précipitamment sa robe grise sur le sol et l’enfila en tremblant, boutonnant le tissu épais sur sa poitrine opulente avec des doigts raides.
« Vous étiez gelé », dit-elle simplement, refusant de soutenir son regard perçant. « Les docteurs vous avaient abandonné. Ils ont éteint les radiateurs pour… pour que votre corps ne pourrisse pas avant l’arrivée du croque-mort. Vous alliez mourir pour de bon si personne ne vous réchauffait. Je n’avais que des couvertures sans courant. Alors… je me suis allongée. »
Un silence épais tomba sur la pièce. Lorenzo Moretti l’observait avec une intensité insoutenable. Cet homme n’avait connu dans son existence que la transaction, la violence, la servilité feinte ou la terreur pure. Même ses maîtresses les plus dévouées calculaient le poids des diamants avant de feindre une larme. Et là, une fille payée quatorze dollars de l’heure, méprisée par ses propres hommes de main, s’était dépouillée de sa dignité et avait risqué l’arrêt cardiaque pour servir de foyer à un cadavre.
« Le traître », souffla Lorenzo, ignorant délibérément sa propre souffrance pour fixer son attention sur la menace. « Qui est en haut ? »
« Dante », répondit Hannah, se rapprochant prudemment de la table. « Dante a rassemblé tout le monde dans la grande bibliothèque. Je l’ai entendu crier à travers les conduits d’aération vers deux heures du matin. Il disait que vous étiez mort, qu’il fallait attaquer les entrepôts des Costanza avant l’aube. Mais les autres… ils hésitaient. Dante paraissait trop pressé. Trop sûr de lui. »
Un rictus féroce, presque démoniaque, étira les lèvres de Lorenzo.
« Dante », répéta-t-il avec une lenteur venimeuse. « Mon bras droit. C’est lui qui a insisté pour changer l’itinéraire de retour hier soir. C’est lui qui a choisi l’armurier pour les nouvelles plaques de céramique de mon gilet. »