— Ne me touchez pas avec vos sales pattes ! cracha Margaret dans un ultime sursaut de rage démente, se débattant maladroitement alors que les officiers la relevaient sans ménagement. Ethan ! Olivia ! Je vous maudis ! Vous périrez ruinés ! Vous n’êtes rien sans moi ! Rien !
Les policiers ne prêtèrent aucune attention à ses imprécations. En quelques secondes, ses poignets furent solidement entravés. Dépouillée de toute sa superbe, les cheveux défaits retombant sur son visage bouffi de fureur et de larmes noires de mascara, Margaret fut escortée vers la sortie. Ses talons aiguilles crissaient pitoyablement sur le sol, déchirant les lambeaux de son illusion de pouvoir.
Les invités s’écartèrent précipitamment sur son passage, comme pour éviter le contact d’une pestiférée. Quelques murmures scandalisés s’élevèrent, mais pas une seule personne ne leva le petit doigt pour la défendre. En franchissant le grand porche d’entrée sous la pluie battante qui venait de commencer à tomber sur le domaine, les gyrophares des voitures de police projetèrent des éclairs bleus et rouges sur sa silhouette brisée, illuminant sa déchéance aux yeux de tout le voisinage réveillé par le vacarme.
À l’intérieur de la salle de bal, le silence était revenu, mais ce n’était plus le silence de la terreur. C’était le silence hébété d’un monde qui venait de s’effondrer pour laisser place à un autre.
Ethan se tourna vers les invités qui restaient là, immobiles, mal à l’aise, hésitant entre la honte d’avoir assisté à un tel spectacle et la peur de leurs propres compromissions passées.
— Mesdames et messieurs, dit Ethan d’une voix claire et assurée, la fête est terminée. Mes agents de sécurité vont vous raccompagner vers vos véhicules. Dès demain matin, les contrats de mécénat et les investissements gérés par le passé par Margaret feront l’objet d’un audit financier complet et sans complaisance par le cabinet Delacroix. Ceux d’entre vous qui ont agi avec honnêteté n’ont rien à craindre. Les autres feraient bien de consulter leurs avocats dès la première heure. Bonne nuit à tous.
Sans attendre de réponse, les notables de Riverdale s’empressèrent de vider les lieux. En moins de dix minutes, le flot de manteaux de fourrure et de smokings s’évapora dans le parc du manoir, laissant derrière eux une traînée de chuchotements affolés et les débris d’une fête avortée.
Lorsque la lourde porte en chêne se referma enfin sur le dernier intrus, le manoir sembla respirer pour la première fois depuis un demi-siècle.
Ethan se précipita vers Olivia et la prit délicatement par les épaules.
— Mon Dieu, Olivia… Assieds-toi. S’il te plaît. Laisse-moi regarder ça.
Il l’aida à s’asseoir sur un canapé en velours épargné par les débris. Avec une infinie précaution, il écarta le tissu déchiré de sa robe pour examiner la coupure sur sa cuisse, puis effleura doucement sa joue tuméfiée. La douleur était vive, mais Olivia ne broncha pas.
— Ça va aller, murmura-t-elle, posant sa main sur celle de son mari. Ce ne sont que des égratignures.
— Elle t’a frappée… murmura Ethan, la voix tremblante d’une culpabilité dévorante. J’aurais dû intervenir plus tôt. J’aurais dû monter sur l’estrade avant même qu’elle ne descende l’escalier. Je savais ce qu’elle préparait avec cette foutue broche…
— Non, répondit Olivia avec un faible sourire, les yeux brillants d’une émotion contenue. Il fallait que cela se passe ainsi. Il fallait que tout le monde voie qui elle était réellement. Si tu l’avais arrêtée avant, elle aurait continué à jouer la victime outragée, et la ville l’aurait crue. Ce soir, elle s’est détruite elle-même, de ses propres mains, devant ses propres juges. C’est fini, Ethan. C’est enfin terminé.
Deux infirmiers, prévenus discrètement par Maître Delacroix, entrèrent dans le salon pour soigner les blessures d’Olivia. Pendant qu’on nettoyait la plaie et qu’on appliquait un pansement stérile sur sa jambe, Olivia regardait autour d’elle.
Ce manoir, qui avait été sa prison dorée et le théâtre de son calvaire pendant trois longues années, ne lui inspirait plus la moindre crainte. Les moulures surchargées d’or, les portraits sévères des ancêtres Saint-Cyr, les lustres pompeux… tout cela n’était que du plâtre, de la peinture et du verre.
Une heure plus tard, les infirmiers et les avocats s’étaient retirés. Les domestiques, libérés de la terreur quotidienne qu’imposait Margaret, s’étaient discrètement retirés dans leurs quartiers après avoir apporté du thé chaud et proposé de nettoyer la pièce, ce qu’Ethan avait refusé pour la nuit. Il voulait que les choses restent ainsi jusqu’au matin, comme un témoignage figé de la bataille qui venait d’avoir lieu.
Ethan et Olivia montèrent lentement le grand escalier en marbre, bras dessus, bras dessous, se soutenant mutuellement. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s’arrêtèrent devant la grande baie vitrée qui surplombait le domaine.
Dehors, la pluie avait cessé. À travers les nuages qui se déchiraient, les premières lueurs d’une aube grise commençaient à teinter l’horizon. Les jardins à la française, d’ordinaire si rigides et sévères, semblaient lavés de toute souillure sous la rosée matinale.
— Qu’est-ce que nous allons faire de tout cet empire, Olivia ? demanda doucement Ethan en contemplant le domaine qui s’étendait à perte de vue. De cette maison, de ces millions… de tout ce poids ?
Olivia posa sa tête contre l’épaule de son mari, respirant l’odeur familière et rassurante de son tissu de laine.
— Nous allons tenir la promesse que nous avons faite à ton père et au mien, répondit-elle d’une voix sereine et résolue. Ce manoir ne sera plus jamais le symbole de l’arrogance et de la cruauté d’une seule famille. Nous allons transformer cette bâtisse en centre d’art et en refuge éducatif pour les enfants défavorisés de la région. Nous allons financer des bourses, reconstruire ce que Margaret et son mépris ont détruit pendant des décennies.
Elle marqua une pause et regarda Ethan avec un amour infini, purifié par l’épreuve.
— L’argent ne vaut que par le bien qu’il permet de faire naître. Pour Margaret, ce n’était qu’un fouet pour asservir les autres. Pour nous, ce sera un bouclier pour les protéger.