Solène inspira profondément.

Puis poussa de toutes ses forces.

La roue tourna.

Un bruit immense résonna sous les fondations.

Et soudain, l’eau changea de direction.

À l’étage, les fontaines du palais débordèrent.

De l’eau jaillit dans les galeries inférieures.

Plusieurs tapisseries précieuses furent emportées.

Des meubles anciens glissèrent sur le marbre.

Les gardes se précipitèrent pour protéger les invités.

Le roi Alaric regarda les eaux envahir une partie de son palais.

Un conseiller s’écria :

« Majesté ! Nous allons perdre des trésors inestimables ! »

Le roi répondit d’une voix ferme :

« Alors nous les perdrons. »

Il regarda les grandes fenêtres.

Au loin, le village de Clairval était toujours debout.

« Aucun meuble, aucune couronne, aucun tableau ne vaut la vie d’un enfant. »

Sous le palais, la pression commença enfin à diminuer.

Maïa et Adrien lâchèrent les commandes.

Mais au moment où Solène voulut rejoindre la porte, son pied glissa sur une marche inondée.

Elle tomba.

Le courant l’entraîna vers le bassin.

« AU SECOURS ! »

Adrien se retourna.

Mais Maïa fut la première à réagir.

Elle se précipita vers Solène.

Attrapa sa main.

Et refusa de la lâcher.

La princesse pleurait.

« Je vais tomber ! »

Maïa serra son poignet.

« Non ! Tenez bon ! »

Avec l’aide d’Adrien, elle réussit à la tirer hors de l’eau.

Les trois jeunes gens restèrent plusieurs secondes assis sur les marches.

Épuisés.

Tremblants.

Mais vivants.

Solène regarda Maïa.

« Pourquoi m’as-tu sauvée ? »

La servante resta silencieuse.

Puis répondit :

« Parce que je ne voulais pas vous laisser mourir. »

Solène baissa la tête.

« Après ce que je t’ai fait… »

Maïa lui prit doucement la main.

« Je n’ai pas oublié. »

Sa voix était calme.

« Mais ma mère m’a appris qu’on ne doit pas devenir cruel simplement parce que quelqu’un l’a été envers nous. »

Solène éclata en sanglots.

Pour la première fois de sa vie, elle comprit que la véritable grandeur n’avait rien à voir avec une robe, une couronne ou un titre.

Lorsque les trois jeunes gens remontèrent dans la salle de bal, ils découvrirent la Rose des Serments entièrement ouverte.

Ses pétales de cristal brillaient d’une lumière dorée.

La reine Ysabeau descendit les marches.

Elle s’arrêta devant Maïa.

Puis, devant tous les nobles, elle s’agenouilla.

« J’ai trahi la promesse faite à votre mère. »

Des murmures parcoururent la salle.

La reine poursuivit :

« Aujourd’hui, vous avez sauvé notre fils, notre fille et des centaines de personnes qui n’avaient personne pour les défendre. »

Ses yeux étaient remplis de larmes.

« Vous avez fait preuve du courage que j’aurais dû avoir il y a vingt-trois ans. »

Maïa éclata en sanglots.

Mais la reine ne lui demanda pas immédiatement pardon.

Elle savait désormais que certaines fautes exigeaient davantage que des paroles.

Au fond de la salle, les gardes amenèrent Orsain, arrêté alors qu’il tentait de quitter le palais.

Dans ses bagages, ils avaient retrouvé des ordres signés et des registres de détournement des eaux.

Le prince Adrien se tourna vers le roi.

« Père, nous avons enfin les preuves. »

Alaric regarda le comte.

« Vous avez laissé des villages mourir de soif pour enrichir vos domaines. »

Orsain ne répondit pas.

Le roi ordonna sa mise en détention et l’ouverture d’un procès.

Puis il regarda la jeune servante.

« Maïa Valette, vous avez sauvé notre royaume d’un désastre. »

Il marqua une pause.

« Que puis-je faire pour vous remercier ? »

Maïa contempla les luxueux salons.

Les lustres.

Les colonnes dorées.

Puis elle répondit doucement :

« Majesté… je ne demande ni or ni bijoux. »

Elle leva les yeux.

« Je voudrais simplement que plus aucun enfant de Clairval ne grandisse en attendant une eau qui ne vient jamais. »

Le roi resta silencieux.

Et pour la première fois, il comprit pourquoi la Rose des Serments avait choisi cette jeune femme plutôt que ceux qui portaient une couronne.

PARTIE 5/5 — LA ROSE QUI A RENDU SA PROMESSE
Trois mois après la nuit du miracle, le palais d’Aubeterre avait changé.

Les tapisseries abîmées avaient été retirées.

Les marbres endommagés attendaient leur restauration.

Certaines salles étaient encore fermées.

Mais pour la première fois depuis des décennies, l’eau coulait librement dans les fontaines des villages.

Les anciens canaux avaient été réparés.

Les conduites détournées furent rétablies.

Les registres de la famille d’Orsain furent saisis et examinés.

Le procès du comte révéla des années de mensonges, de détournements et de corruption.

Il fut privé de ses fonctions et condamné pour ses crimes.

Mais la plus grande transformation ne se voyait pas dans les livres de comptes.

Elle se voyait dans les regards.

Dans la manière dont les nobles parlaient désormais aux serviteurs.

Et dans la façon dont la famille royale avait commencé à comprendre le véritable sens de son pouvoir.

Un matin, la reine Ysabeau demanda à Maïa de l’accompagner à Clairval.

Le village était magnifique sous le soleil du printemps.

Les jardins retrouvaient leurs couleurs.

Les enfants jouaient près du vieux moulin.

Les habitants remplissaient leurs seaux à une fontaine nouvellement restaurée.

Maïa s’arrêta devant sa petite maison d’enfance.

La porte était usée.

Les fenêtres avaient besoin de réparations.

Mais les rosiers plantés par Éliane continuaient de fleurir.

La reine s’approcha lentement.

« C’est ici que vous avez grandi ? »

Maïa acquiesça.

« Oui. »

Elle sourit tristement.

« Ma mère cultivait des roses, même pendant les années où l’eau manquait. »

Ysabeau contempla les fleurs.

« Elle a toujours aimé les jardins. »

Maïa se tourna vers elle.

« Vous vous souvenez vraiment d’elle ? »

La reine baissa les yeux.

« Chaque jour. »

Un long silence suivit.

Puis elle ajouta :

« Mais je me souvenais surtout de ce que je lui avais fait. »

Les deux femmes se rendirent au petit cimetière du village.

Sur une tombe simple était gravé le nom d’Éliane Valette.

Aucune décoration somptueuse.

Aucun symbole royal.