Maïa secoua la tête.
« Je n’ai rien fait ! »
Solène retrouva soudain sa voix.
« Elle a forcément utilisé un sortilège ! »
Le prince répondit froidement :
« Vous l’avez vous-même obligée à toucher la rose. »
Solène détourna les yeux.
Orsain fit signe aux gardes.
« Arrêtez-la. »
Mais la reine leva une main.
« PERSONNE NE TOUCHE À CETTE JEUNE FEMME ! »
Les soldats s’immobilisèrent.
Orsain pâlit.
La reine regarda Maïa.
Puis murmura :
« Conduisez-la dans mes appartements. Elle sera sous ma protection. »
Lorsque les invités quittèrent la salle, le roi Alaric se rapprocha de son épouse.
« Ysabeau, que se passe-t-il ? »
Elle contempla la rose, toujours ouverte.
« Vous souvenez-vous d’Éliane Valette ? »
Le roi fronça les sourcils.
« La femme qu’on avait accusée de voler les clés des anciennes sources ? »
Ysabeau acquiesça lentement.
« Oui. »
« Elle a été bannie il y a plus de vingt ans. »
La reine ferma les yeux.
« Et nous avons peut-être commis la pire erreur de notre règne. »
Au même instant, dans le couloir, Orsain donna un ordre discret à l’un de ses hommes.
« Retrouvez les affaires de cette servante. Je veux tout ce qu’elle possède. »
« Pourquoi, monsieur le comte ? »
Il regarda la rose qui brillait encore au loin.
« Parce que sa mère connaissait un secret qui aurait dû mourir avec elle. »
Et dans sa paume, Maïa sentit le pétale doré se réchauffer.
Comme si la fleur essayait déjà de lui montrer le chemin vers une vérité que le palais avait passée vingt-trois ans à cacher.
PARTIE 2/5 — LA PROMESSE QUE LA REINE AVAIT TRAHIE
La reine Ysabeau n’avait pas prononcé le nom d’Éliane Valette depuis vingt-trois ans.
Pourtant, elle se souvenait parfaitement de son visage.
De ses cheveux bruns attachés derrière la tête.
De ses mains abîmées par le travail.
Et surtout, de la dernière phrase qu’elle lui avait adressée.
« Majesté, je n’ai jamais volé quoi que ce soit. Je voulais seulement empêcher des enfants de mourir de soif. »
Ce jour-là, Ysabeau avait détourné les yeux.
Et quelques heures plus tard, Éliane avait été chassée du royaume avec son nourrisson.
Dans ses appartements, la reine observait Maïa assise près de la cheminée.
Le petit pétale doré reposait sur une table.
Il brillait doucement, comme une braise qui ne s’éteignait jamais.
« Votre mère vous parlait-elle du palais ? » demanda Ysabeau.
Maïa secoua la tête.
« Presque jamais, Votre Majesté. »
« Que vous disait-elle ? »
« Elle me disait qu’elle avait connu des gens très riches qui avaient oublié ce que signifiait avoir faim. »
La reine baissa les yeux.
Maïa poursuivit :
« Mais elle disait aussi qu’on ne devait pas devenir cruel simplement parce qu’on avait souffert. »
Ysabeau sentit une larme couler sur sa joue.
« C’était une femme remarquable. »
Maïa releva brusquement la tête.
« Vous la connaissiez ? »
La reine hésita.
Puis répondit :
« Oui. »
Sa voix se brisa.
« Et je lui dois bien davantage qu’un souvenir. »
Vingt-trois ans auparavant, le palais avait été frappé par une terrible inondation.
Les pluies avaient fait déborder les bassins souterrains.
Une partie des galeries s’était effondrée.
Le prince Adrien, alors âgé de quatre ans, s’était retrouvé piégé dans une ancienne serre royale.
Les gardes avaient cherché à l’atteindre.
Mais l’eau montait trop vite.
Le roi était absent.
La reine, désespérée, se tenait devant les portes fermées.
C’est alors qu’Éliane, jeune jardinière du palais, avait proposé de passer par les anciens tunnels d’irrigation.
« C’est trop dangereux », lui avait répondu un officier.
« Je connais ces passages depuis mon enfance », avait-elle insisté.
Sans attendre davantage, elle s’était attachée à une corde.
Puis avait disparu dans l’obscurité.
Une heure plus tard, elle était revenue avec Adrien dans les bras.
Le petit prince était vivant.
Tremblant.
Mais indemne.
Ysabeau avait serré son fils contre sa poitrine.
Puis elle s’était agenouillée devant Éliane.
« Je vous dois la vie de mon enfant. »
La jardinière avait baissé les yeux.
« Je n’ai fait que ce qu’une mère aurait fait. »
Et cette nuit-là, devant la Rose des Serments, Ysabeau lui avait fait une promesse.
« Tant que je porterai cette couronne, votre famille ne sera jamais abandonnée. »
À cet instant précis, la rose de cristal s’était ouverte.
Un pétale doré était venu se poser dans la main d’Éliane.
Mais quelques semaines plus tard, tout avait changé.
Éliane avait découvert que des conduites d’eau destinées aux villages étaient détournées vers des réservoirs privés appartenant aux proches du comte Orsain.
Les jardins du palais restaient verdoyants.
Les fontaines continuaient de couler.
Mais, dans les campagnes, les puits s’asséchaient.
Des familles devaient marcher pendant des heures pour trouver de l’eau.
Éliane avait demandé à être reçue par le roi.
Elle possédait des relevés, des cartes et des registres d’entretien.
Mais avant son audience, elle fut arrêtée.
On l’accusa d’avoir volé la clé des anciennes sources royales.
Orsain présenta des preuves.
Des témoignages.
Un document portant le nom d’Éliane.
Et un ordre selon lequel elle aurait tenté d’ouvrir les réservoirs sans autorisation.
La reine, bouleversée par les accusations, signa le décret d’exil.
Elle n’examina jamais les documents originaux.
Elle n’écouta pas Éliane jusqu’au bout.
Et elle ne revint jamais sur sa décision.
Dans le salon, Maïa regardait Ysabeau avec des yeux immenses.
« C’est vous qui l’avez bannie ? »
La reine ferma les yeux.
« Oui. »
Maïa se leva brusquement.
« Ma mère a perdu son travail. Sa maison. Tous ses amis. »
Sa voix tremblait.
« Elle a passé sa vie à travailler jusqu’à l’épuisement. »
Ysabeau ne répondit pas.
« Elle est morte en croyant que personne ne l’avait jamais écoutée ! »
La reine éclata en sanglots.
« Je suis désolée. »
Maïa recula.
« Vous lui aviez promis de protéger sa famille. »