Volkov la regarda longuement, avec un respect nouveau qui transcendait les relations hiérarchiques habituelles.
« Vous aviez ces éléments depuis quand, Denisova ? »
« J’ai découvert la fraude sur le dossier technique hier après-midi en vérifiant les sauvegardes, répondit-elle avec franchise. Mais j’avais compris la nature réelle de cet individu bien avant cela. Je vous remercie de votre équité, Pavel Nikolayevich. »
Le vieux directeur soupira, esquissant un demi-sourire las :
« L’équité n’a rien à voir là-dedans, Taisiya Pavlovna. Vous avez sauvé cette entreprise d’un contentieux désastreux et vous avez nettoyé votre vie avec le même professionnalisme que vous mettez à concevoir des fondations. Prenez votre après-midi. Vous l’avez amplement mérité. Et comptez sur moi pour que votre prime annuelle reflète le redressement de ce contrat. »
En quittant les locaux de l’entreprise vers treize heures, Taisiya respira l’air froid de l’automne moscovite à pleins poumons. Le ciel s’était totalement dégagé, laissant régner un azur cristallin sur les toits dorés de la cité.
Elle prit le métro pour rejoindre le centre-ville et donna rendez-vous à Maya dans un petit salon de thé discret près du boulevard des Bains.
Lorsque son amie arriva, essoufflée et anxieuse après les messages laconiques reçus durant la matinée, elle trouva Taisiya assise près de la baie vitrée, une tasse de thé noir fumant devant elle et une part de gâteau au miel intacte.
« Raconte-moi tout, lâcha Maya en s’asseyant d’un bloc. Tu as vu le serrurier ? Et chez Volkov, comment ça s’est passé ? Il a tenté de te faire porter le chapeau ? »
Taisiya prit une gorgée de thé, savourant la chaleur de la bergamote et le calme parfait de son propre esprit. Avec une précision tranquille, sans larmes ni éclats de voix superflus, elle déroula l’ensemble des événements : l’irruption du clan le samedi, la phrase grotesque de Vadim sur le voyage gratuit et la maison de sa mère, l’intervention des vigiles, l’expulsion méthodique des intrus, puis l’exécution professionnelle du matin dans le bureau du directeur général.
Maya écoutait, les yeux écarquillés d’admiration et d’effroi mêlés. Lorsqu’elle termina son récit, la comptable frappa du plat de la main sur la table, faisant tinter la cuillère en argent.
« Je le savais ! s’exclama-t-elle avec une fougue communicative. Je le savais dès le premier jour où je l’ai vu inspecter la marque de ton lave-vaisselle ! Ces gens-là ne cherchent pas une femme, ils cherchent une rente immobilière, une boniche avec un diplôme d’ingénieur pour financer leurs vieux jours et leurs frères ratés ! Tu as été magistrale, Taisiya. Beaucoup de femmes auraient cédé par honte du qu’en-dira-t-on, elles auraient accepté le compromis pour ne pas annuler la fête… »
« Le compromis avec ce genre de parasite n’est pas un accord, répondit doucement Taisiya en regardant les passants emmitouflés défiler sur le trottoir. C’est une capitulation à crédit. Si tu cèdes sur une poêle à frire aujourd’hui, ils te prennent tes murs demain et ta dignité le jour suivant. »
Elle posa sa tasse, sortit son téléphone de son sac à main et montra l’écran à Maya. Une notification venait d’apparaître : la robe de mariée venait d’être achetée en ligne par une jeune femme d’une ville de province pour trente-deux mille roubles.
« Tu vois, dit Taisiya dans un éclat de rire limpide, le premier rire franc et léger qu’elle poussait depuis plus d’une année. Les pertes sont presque compensées. Et les fondations sont plus solides que jamais. »
Deux mois plus tard, le jour précis où devait avoir lieu la cérémonie de mariage, Moscou était recouverte d’un épais manteau de neige scintillante sous un soleil d’hiver immaculé.
Il n’y eut ni robe blanche, ni cortège de limousines louées à crédit, ni discours hypocrites de belle-famille sous les lustres d’un restaurant de banlieue.
Taisiya passa cette journée seule, dans son salon réaménagé selon ses goûts stricts et épurés, assise sur un fauteuil neuf en cuir cognac qu’elle s’était offert avec la prime exceptionnelle accordée par la direction. Sur la table basse reposaient le récépissé officiel de solde de tout compte attestant de la clôture définitive de son ancien prêt bancaire, ainsi qu’une lettre de son avocat confirmant la mise en examen de Vadim Sergeyevich pour faux en écriture de commerce et tentative d’escroquerie. Privé d’emploi, accablé de dettes d’avocat et rejeté par tout le milieu professionnel moscovite, son ancien fiancé était retourné vivre dans le trois-pièces décrépit de sa mère, partageant la chambre d’enfants avec son frère cadet au milieu des tuyaux rouillés et des carreaux cassés.
Le voyage gratuit était bel et bien terminé.
Taisiya se leva, marcha jusqu’à la grande fenêtre panoramique de son salon et contempla les lumières de la ville qui s’allumaient une à une dans le crépuscule d’hiver. Elle était chez elle. Dans son espace, dans son sanctuaire conquis à la force du poignet, maîtresse absolue de son temps, de son argent et de son avenir. Et pour la première fois de sa vie d’adulte, la solitude n’était plus un fardeau à fuir, mais le privilège suprême de ceux qui ne doivent rien à personne.