Ce n’étaient pas des larmes de chagrin qui lui montèrent aux yeux, mais des larmes de décharge nerveuse, une libération sauvage qui lui secoua les épaules d’un tremblement convulsif. Elle avait frôlé l’abîme. Si elle avait cédé ce jour-là, si elle avait signé les registres du mariage deux mois plus tard, la loi russe sur les biens communs et les manipulations perverses de ce clan l’auraient dépouillée de tout ce pour quoi elle s’était battue depuis l’âge de vingt ans.
Elle resta là, immobile dans la pénombre grandissante, pendant près d’une heure. Puis, méthodiquement, elle se releva.
Il n’était pas question de s’apitoyer. Il y avait du travail à faire.
La première étape fut purement matérielle et sanitaire. Elle ouvrit toutes les fenêtres en grand, laissant le vent glacial de Moscou chasser l’odeur rance de graisse et de tabac qui souillait son foyer. Munie de gants en caoutchouc et de sacs poubelles industriels renforcés, elle fit le grand ménage. Tout ce que la famille avait touché ou laissé derrière elle fut jeté sans hésitation : les conserves douteuses, les bocaux saumurés, les vieux torchons et jusqu’à la fameuse poêle à mille sept cents roubles qui avait servi de détonateur à la crise.
À dix-neuf heures, le serrurier d’urgence contacté par l’entremise de Petrovitch achevait de remplacer le barillet de la porte par un cylindre de très haute sécurité muni de clés magnétiques non reproductibles. Le technicien lui tendit le nouvel étui scellé avec un hochement de tête approbateur :
« Avec ça, madame, même avec un pied-de-biche militaire, personne n’entre sans votre permission expresse. »
Le lendemain matin, un dimanche éclatant où le soleil perçait enfin à travers les nuages moscovites, Taisiya régla ses comptes avec le passé avec une méticulosité toute professionnelle.
Son premier appel fut pour l’agence d’événements : la réservation de la salle de réception pour le mariage fut annulée sans regret, quitte à perdre les arrhes versées le mois précédent. Le traiteur subit le même sort. Puis elle se rendit dans la chambre d’amis, décrocha la robe de mariée de sa housse blanche en satin — cette robe sobre et élégante à trente-huit mille roubles — et la prit en photo sous trois angles différents avec son téléphone. Vingt minutes plus tard, l’annonce était en ligne sur un célèbre site d’annonces d’occasion moscovite, avec la mention sans appel : Robe neuve, jamais portée, vendue pour cause de clairvoyance tardive.
Restait la question professionnelle.
Vadim et elle travaillaient toujours sous le même toit institutionnel, au sein du bureau d’études d’ingénierie urbaine. C’était là que résidait le véritable danger. Un manipulateur blessé dans son amour-propre ne s’arrête jamais à une simple humiliation domestique ; il cherche invariablement à détruire sa victime sur le terrain où elle puise sa force et sa légitimité.
Le lundi matin, Taisiya franchit les portes vitrées du siège social avec une tenue impeccable : tailleur pantalon gris anthracite taillé au cordeau, chemisier blanc amidonné, cheveux tirés en un chignon strict, le visage impassible dissimulant parfaitement les cernes d’un week-end de combat.
Dans l’open space du service commercial, les regards fuyants et les chuchotements étouffés lui indiquèrent immédiatement que Vadim n’avait pas perdu son temps.
Comme elle s’y attendait, il avait joué la carte de la victime outragée. Devant les collègues du service marketing et les jeunes recrues, il racontait à mi-voix une fable pitoyable : comment sa fiancée, prise d’un coup de folie subit et d’une hystérie possessive incontrôlable, avait jeté à la rue sa vieille mère impotente et malade en pleine tempête de neige, refusant toute discussion et menaçant d’inventer des violences domestiques si la police intervenait. Certains collègues la regardaient avec une désapprobation à peine voilée ; d’autres détournaient la tête par gêne.
À midi, le piège professionnel se referma.
Taisiya fut convoquée au quatrième étage, dans le bureau de Pavel Nikolayevich Volkov, le directeur technique et directeur général adjoint de l’entreprise. Volkov était un ingénieur de l’ancienne école, un sexagénaire aux tempes argentées, compétent mais allergique au désordre social et aux rumeurs de couloir susceptibles de perturber la rentabilité de la boîte.
Lorsque Taisiya entra dans le bureau lambrissé de noyer, elle constata que Vadim s’y trouvait déjà. Assis sur le fauteuil réservé aux visiteurs, il arborait une mine d’abattement feint remarquable, les yeux rougis, tenant un mouchoir d’une main fébrile.
Volkov fit signe à Taisiya de s’asseoir sans se lever. Son expression était lourde, sévère.
« Fermez la porte, Taisiya Pavlovna. Nous devons clarifier une situation inadmissible qui commence à gangréner l’ambiance de travail de deux départements entiers. »
Taisiya s’assit avec un calme souverain, posant sur ses genoux une chemise cartonnée en cuir qu’elle avait apportée avec elle.
« Je vous écoute, Pavel Nikolayevich. »
« Vadim Sergeyevich vient de me présenter sa démission, commença le directeur d’une voix sourde en tapotant du doigt une lettre manuscrite sur son buvard. Une démission qu’il justifie par un climat de harcèlement psychologique intolérable de votre part, des menaces proférées à son encontre sur son lieu de vie et une tentative délibérée de diffamation visant à nuire à sa carrière commerciale. Il affirme que vous utilisez votre position de cadre senior pour faire pression sur lui, et que la violence de votre comportement au cours du week-end met sa santé morale en péril. »
Vadim baissa la tête, feignant de retenir un sanglot d’accablement.
« Pavel Nikolayevich, je ne voulais pas en arriver là… murmura-t-il d’une voix tremblante. Mais le travail devient impossible. Sa rancœur personnelle déborde sur nos missions professionnelles. Elle a ruiné ma famille ce samedi, elle détruit maintenant mon outil de travail… »
Volkov fixa Taisiya avec une sévérité accrue.
« Vous êtes l’un de nos meilleurs éléments sur le plan technique, Denisova. Vos compétences ne sont pas en cause. Mais la politique de cette maison concernant l’éthique et la paix interne est stricte. Si vos différends privés doivent transformer cet étage en arène de gladiateurs et pousser un responsable clients prometteur vers la sortie avec des risques de prud’hommes pour harcèlement, je n’hésiterai pas à vous demander de prendre un congé sans solde prolongé, le temps de régler vos affaires judiciaires. »