Taisiya posa l’ustensile sur le plan de travail en quartz. Pour la première fois depuis qu’elle avait laissé cet homme franchir le seuil de son deux-pièces, elle sentit une pointe de froid traverser sa nuque. Pas de la peur, mais ce pressentiment physique, presque animal, qui avertit les bêtes avant l’orage. Elle préféra pourtant ne rien répliquer ce soir-là. La fatigue de dix heures passées au bureau d’études, la perspective du mariage fixé à la fin du printemps et cette satanée robe blanche suspendue dans la penderie agissaient comme un anesthésiant. On se convainc toujours que les gens changent par amour, ou que les tensions ne sont que le contrecoup des préparatifs d’une cérémonie. C’était une erreur. Une de ces erreurs que l’on paie au centime près, avec des intérêts exorbitants.
Les semaines qui suivirent virent le comportement de Vadim s’enraciner dans une assurance insolente. Il ne demandait plus rien avec cette politesse feutrée des premiers mois. Il constatait. Il décrétait. Les courses n’étaient plus partagées : il oubliait régulièrement son portefeuille, prétendant des retraits bloqués ou des commissions d’agence en attente de virement. En réalité, ses cinquante-cinq mille roubles semblaient s’évaporer dès le cinquième jour du mois, absorbés par des besoins obscurs ou transférés directement sur le compte de sa mère.
Taisiya encaissait. Dans son bureau d’études, face aux plans de structures complexes et aux calculs de résistance des matériaux, elle était intraitable. Une erreur d’un millimètre sur une poutre métallique pouvait coûter des millions et des vies, et elle ne laissait rien passer à ses subordonnés. Mais chez elle, le soir venu, elle abdiquait. La solitude l’avait si longtemps usée qu’elle acceptait de rogner sur son propre espace vital pour préserver l’illusion d’un couple normal.
Le dénouement de cette mascarade commença un samedi matin particulièrement gris de la fin octobre. Moscou était noyée sous une pluie glaciale mêlée de neige fondue qui transformait les trottoirs en bourbier grisâtre. Taisiya devait s’absenter pour une réunion de chantier exceptionnelle à l’autre bout de la ville. Le promoteur exigeait une révision immédiate des plans de fondation d’un ensemble résidentiel. Vadim dormait encore, affalé sous la couette en duvet d’oie que Taisiya s’était offerte pour ses trente ans.
La réunion fut un calvaire d’arguties techniques et de mauvaise foi patronale, mais Taisiya tint bon. Vers quatorze heures, trempée, épuisée mais l’esprit libéré d’un poids professionnel majeur, elle décida de rentrer plus tôt que prévu. Les transports en commun étant saturés par les intempéries, elle s’offrit un taxi, s’arrêtant en bas de chez elle pour acheter du pain frais et quelques fruits. Deux lourds sacs en toile pesaient sur ses épaules lorsqu’elle franchit la porte d’entrée de son immeuble.
Au quatrième étage, en sortant de l’ascenseur, une première anomalie attira son attention. Des cartons empilés encombraient le palier, marqués au feutre noir d’inscriptions sommaires : Vêtements hiver, Linge de maison, Ustensiles Y.A..
La porte de son appartement n’était pas simplement fermée, elle était entrouverte sur un entrebâillement maintenu par une vieille cale en bois. De l’intérieur parvenait un vacarme assourdissant : de la musique de variété diffusée à plein volume, des rires gras, le bruit de verres qui s’entrechoquent et une odeur suffocante d’huile de friture et de tabac blond de mauvaise qualité.
Taisiya poussa la porte du bout du pied, les sacs de commissions crispés dans ses mains.
Le vestibule était méconnaissable. Ses bottes de cuir italiennes avaient été reléguées dans un coin poussiéreux, écrasées sous d’épaisses chaussures de travail maculées de boue sèche. Trois valises massives en similicuir éraflé barraient l’accès au couloir central.
Elle avança de quelques pas, le cœur battant à contretemps.
Dans la cuisine, le spectacle lui coupa littéralement le souffle. Yulia Arkadievna régnait en maîtresse absolue. Vêtue d’une robe d’intérieur défraîchie à motifs floraux, les cheveux retenus par une pince en plastique, elle s’affairait devant la cuisinière à induction. Elle utilisait sans ménagement une spatule en métal sur une poêle antiadhésive neuve. Tout autour d’elle, les placards supérieurs étaient grand ouverts. Les services en porcelaine fine de Taisiya avaient été empilés à la va-vite sur le plan de travail, remplacés sur les étagères par des dizaines de bocaux de marinades artisanales, des conserves de poisson bon marché et des paquets de semoule éventrés.
À la table en verre, Maxim, le frère cadet, était vautré dans une posture nonchalante, les pieds nus posés sur la chaise opposée, les yeux rivés sur l’écran d’une tablette flambant neuve — sans doute achetée avec les deniers prêtés quelques semaines plus tôt. Une canette de bière entamée laissait une trace circulaire humide sur le bois ciré du buffet attenant.
Vadim apparut depuis le salon, un tournevis à la main, un torchon négligemment jeté sur l’épaule. En voyant Taisiya immobile dans l’encadrement de la porte, trempée par l’averse et le regard livide, il ne manifesta pas la moindre surprise coupable. Son visage s’éclaira d’une satisfaction tranquille, presque condescendante.
« Ah, te voilà déjà ! lança-t-il d’une voix forte pour couvrir la radio. Tu tombes à pic. Tu pourras m’aider à descendre les vieux meubles du salon jusqu’au local poubelle avant que le concierge ne ferme l’accès. »
Taisiya ne bougea pas d’un centimètre. L’eau de son manteau gouttait sur le parquet vitrifié, formant une petite flaque sombre.
« Qu’est-ce que tout cela signifie, Vadim ? demanda-t-elle, d’une voix si basse et si tendue qu’elle semblait prête à se briser. »
Yulia Arkadievna coupa la hotte aspirante d’un geste sec, s’essuya les mains grasses sur un torchon brodé qui appartenait à la grand-mère de Taisiya, et s’avança avec une bienveillance mielleuse qui sonnait faux à des kilomètres.
« Sois la bienvenue chez toi, ma petite, dit la belle-mère d’un ton doucereux où perçait une autorité sans réplique. Ne reste pas là comme une âme en peine dans les courants d’air. Tu vas attraper la mort. Pose ces sacs, je te servirai un bol de soupe quand j’aurai fini de réchauffer le gras. »