« Votre fille vient de violenter mon enfant de six ans dans sa propre chambre. Elle lui a tailladé le cuir chevelu avec une tondeuse et l’a rouée de coups en la menaçant de représailles. J’ai fait constater les blessures par un médecin légiste qui est en route en ce moment même. Si vous prononcez un mot de plus dans cette demeure, Conti, ce ne sera pas un mariage qui se terminera aujourd’hui, mais la liberté de Bianca. Déposez une seule menace, et je dépose plainte immédiatement pour actes de torture sur mineure avec constitution de partie civile, preuves photographiques à l’appui. »

Le silence qui suivit fut absolu. Les invités les plus proches retinrent leur souffle, horrifiés par la gravité des accusations. Matteo Conti ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il connaissait le tempérament de sa fille ; il savait, au fond de lui, les caprices pervers et la cruauté froide dont Bianca avait toujours fait preuve lorsqu’un obstacle se dressait devant sa volonté de puissance. Il vit dans les yeux d’Alessandro la certitude que ce dernier ne reculerait devant rien, qu’il était prêt à brûler sa propre réputation et sa fortune pour écraser quiconque avait levé la main sur son sang.

« Sortez d’ici, » ajouta froidement Alessandro en balayant la galerie d’un regard souverain. « Tous autant que vous êtes. Les voitures de service vont vous reconduire à vos hôtels. La réception est annulée. »

Sans accorder un regard supplémentaire à son père abasourdi ni aux Conti défaits, Alessandro tourna les talons et remonta les escaliers à grandes enjambées. Les murmures indignés et les exclamations paniquées montaient de la salle de bal, mais pour lui, ce monde d’apparences, de faux-semblants et d’alliances empoisonnées avait cessé d’exister.

Il rejoignit l’aile privée du deuxième étage, un sanctuaire protégé par de lourdes portes de chêne sculpté où le tumulte de la société ne pénétrait jamais. Devant la porte de sa chambre principale, Marco, le chef de sa garde rapprochée, montait déjà la garde.

« Monsieur, » dit le garde d’un ton respectueux. « La police et le docteur Vanni viennent de franchir le portail sud. Mademoiselle Bianca a quitté le domaine à bord de sa décapotable rouge, escortée par nos hommes jusqu’à la départementale. »

« Très bien. Que personne ne monte à l’exception du docteur, » répondit Alessandro avant d’ouvrir la porte.

À l’intérieur, la lumière de l’après-midi filtrait doucement à travers d’épais rideaux de lin crème. L’atmosphère était calme, presque irréelle après la violence des événements précédents. Sur le vaste lit à baldaquin, enveloppée dans un plaid en cachemire bleu nuit, Livia s’était pelotonnée contre Rosalie. La vieille gouvernante lui chantonnait une vieille berceuse napolitaine à mi-voix en lui caressant doucement le front.

En entendant les bruits de pas, la fillette sursauta, prête à se cacher à nouveau, mais dès qu’elle reconnut la silhouette de son père, ses grands yeux bruns s’emplirent d’une lumière craintive mais reconnaissante.

Alessandro s’approcha lentement, retira sa veste de smoking pour ne pas paraître intimidant, desserra son col et s’assit au bord du matelas. Rosalie s’effaça avec discrétion, s’inclinant légèrement avant de se retirer dans le petit salon attenant pour leur laisser l’intimité nécessaire.

Alessandro ne parla pas tout de suite. Il contempla le visage meurtri de sa fille. Sur le côté droit de sa tête, une large bande de cheveux manquait cruellement, laissant voir la peau rougie et écorchée par la lame métallique. Livia portait la main à son crâne, gênée, tentant de cacher la zone tondue avec ses petits doigts.

« Je suis laide maintenant, papa… » chuchota-t-elle, les lèvres tremblantes, les yeux baissés sur ses genoux. « Bianca a dit que j’avais l’air d’un chien galeux. Elle a dit que tout le monde se moquerait de moi si je descendais. »

Une douleur aiguë, presque physique, transperça la poitrine d’Alessandro. Il prit doucement la petite main de sa fille pour l’écarter de sa tempe, puis porta ses doigts fins à ses lèvres pour les embrasser avec une tendresse infinie.

« Tu es la plus belle chose qui existe dans ce monde, Livia, » murmura-t-il, la voix altérée par une émotion qu’il n’avait pas ressentie depuis la mort de son épouse. « Bianca est partie. Elle ne remettra plus jamais les pieds ici. Ni elle, ni personne d’autre ne te fera plus jamais de mal. Je te le jure sur ma vie. »

« Vraiment ? » demanda l’enfant d’une voix timide, cherchant dans le regard de son père la garantie d’une sécurité qu’elle croyait avoir perdue pour toujours. « Tu ne vas pas te marier avec elle ? Tu ne vas pas me laisser seul avec elle quand tu pars en voyage à Milan ? »

« Jamais, » répondit Alessandro avec force. « Je ne me marierai jamais avec quelqu’un qui ne t’aime pas de toute son âme. Et mes voyages… mes voyages attendront. Désormais, je reste ici, avec toi. »

La porte s’ouvrit discrètement pour laisser entrer le docteur Vanni, le médecin de famille qui soignait les Rizzano depuis quarante ans. L’homme d’âge mûr posa sa sacoche de cuir noir sur une console, son visage grave reflétant l’inquiétude que lui inspirait l’appel d’urgence d’Alessandro.

« Alessandro, que s’est-il passé ? » demanda le praticien en ajustant ses lunettes.

Pendant la demi-heure qui suivit, le médecin examina méthodiquement l’enfant. Chaque constatation était un supplice silencieux pour Alessandro. Le médecin désinfecta soigneusement la coupure superficielle laissée par la tondeuse, appliqua un baume apaisant sur le cuir chevelu irrité, puis documenta méticuleusement les hématomes sur les bras et les épaules de Livia.

« Des contusions traumatiques par pression mécanique répétée, » nota le docteur Vanni en rédigeant son certificat avec une mine sombre. « Ce ne sont pas des accidents d’aire de jeu, Alessandro. Ce sont des sévices volontaires infligés avec l’intention manifeste de causer de la douleur sans laisser de marques visibles sous des vêtements à manches longues. Qui a fait cela mérite la prison ferme, peu importe son patronyme. »