Derrière les jambes musclées de son père, Livia tremblait de tout son corps. Ses deux petites mains s’accrochaient désespérément au tissu sombre du pantalon de costume sur mesure d’Alessandro. Ses larmes ruisselaient en silence, traçant des sillons brillants sur ses joues rougies par la terreur. À ses côtés, Rosalie, la gouvernante sexagénaire dont les mains noueuses portaient la mémoire de trois générations de la famille Rizzano, gardait les bras ouverts comme pour former un rempart invisible. Sa respiration sifflait, rauque et saccadée. Ses yeux agrandis par l’épouvante ne fixaient pas Alessandro, mais la porte-fenêtre menant au balcon, comme si elle craignait que des ombres supplémentaires ne viennent envahir la pièce.
Alessandro ne bougea pas d’un millimètre. Sa haute silhouette semblait taillée dans le granit des carrières toscanes qui avaient fait la fortune de ses ancêtres. Son visage d’ordinaire impénétrable, fait d’angles droits et d’un regard d’acier qui intimidait les conseils d’administration à travers toute l’Europe, s’était mué en un masque de fureur contenue. Une veine pulsait contre sa tempe.
« Tu viens de gâcher ta vie, Alessandro, » articula Bianca d’une voix qui trahissait une légère fêlure malgré sa morgue feinte. Elle redressa son buste paré de dentelle de Calais, cette robe hors de prix cousue à la main pour laquelle les ateliers parisiens avaient travaillé six mois durant. « Tu oses me jeter à terre pour cette gamine hystérique ? Tu as conscience des journalistes qui patientent en bas ? Ton père et le mien sont en train de trinquer sous la verrière avec le ministre de l’Intérieur ! Tu penses pouvoir annuler tout cela sur un caprice de servante et un accès de larmes ? »
Alessandro baissa lentement les yeux vers le sol. Il regarda l’appareil en plastique bleu, brisé sous son talon lorsqu’il l’avait arraché à Bianca, puis les cheveux de sa fille de six ans, ces boucles soyeuses identiques à celles de Clara, sa défunte épouse. La brûlure de la tondeuse avait laissé une trace rougeoyante sur le cuir chevelu fragile de Livia, près de son oreille droite. Une marque d’humiliation méthodique, calculée.
« Dehors, » dit-il simplement. Le mot ne fut pas crié. Il fut prononcé à voix basse, avec une froideur si tranchante que l’air sembla geler dans la chambre.
« Alessandro, sois raisonnable… » commença Bianca en avançant d’un pas, changeant instantanément de stratégie, ses prunelles vertes tentant de capter le regard de l’homme qu’elle s’apprêtait à épouser pour consolider deux des plus puissants empires industriels du pays. « Elle avait des poux. C’était une question d’hygiène. Elle ne pouvait pas se présenter ainsi devant deux cents invités d’honneur. Je voulais simplement l’arranger… lui apprendre à être présentable pour notre nom. »
Un bruit étouffé s’échappa de la gorge de Rosalie. La vieille femme secoua la tête, les larmes coulant désormais librement le long des rides de son visage parcheminé.
« Ce n’est pas vrai… Monsieur, par pitié, ne la croyez pas, » murmura Rosalie, la voix brisée par un sanglot qu’elle avait manifestement retenu depuis des semaines. « Livia n’a jamais eu de poux. Ses cheveux étaient lavés chaque matin à l’eau de camomille. Bianca voulait… elle voulait la tondre complètement pour l’enfermer dans l’aile est pendant la réception. Elle disait qu’une bâtarde défigurée ne gâcherait pas ses photographies de mariage. »
Bianca se retourna avec la vivacité d’une vipère, les yeux injectés de haine. « Tais-toi, vieille folle ! Tu n’es qu’une employée payée pour nettoyer la poussière ! Tu oserais porter un faux témoignage contre moi ? Alessandro, renvoie cette femme immédiatement si tu as encore une once de respect pour ton propre sang ! »
Alessandro s’agenouilla lentement, ignorant totalement la femme en robe blanche. Il se mit au niveau de Livia, posant ses grandes mains tièdes sur les petites épaules tremblantes de l’enfant. Lorsqu’il toucha le haut de son bras à travers sa fine robe de cérémonie rose pâle, la fillette poussa un petit gémissement de douleur et se rétracta involontairement.
Le regard d’Alessandro se durcit encore. D’un geste doux, infiniment patient, il remonta délicatement la manche de dentelle.
Sur la peau laiteuse de l’avant-bras de Livia se dessinaient trois ecchymoses violacées, parfaitement rondes, de la taille exacte d’empreintes digitales d’adulte. Des pincements appuyés, répétés, infligés avec une cruauté silencieuse sous les vêtements là où personne ne pouvait les remarquer au premier coup d’œil.
Le sang d’Alessandro sembla se figer. L’image de sa femme disparue deux ans plus tôt traversa son esprit avec la violence d’un couteau. Clara, emportée par une leucémie foudroyante en quelques mois, lui avait murmuré sur son lit de mort de protéger leur trésor le plus précieux. Et lui, aveuglé par le devoir, par les bilans financiers, par les sollicitations incessantes de son père qui exigeait une alliance avec le clan des Conti pour sauver les fonderies du nord, avait laissé entrer un monstre sous son toit.
« Qui t’a fait cela, mon ange ? » demanda Alessandro, sa voix ne vibrant plus que d’une détresse paternelle infinie.
Livia ne parla pas. Elle leva simplement son petit index humide de larmes et le pointa droit vers Bianca.
« Elle m’a dit… elle m’a dit que si je criais, elle m’enfermerait dans la cave où il n’y a pas de lumière, » souffla Livia dans un sanglot convulsif. « Elle m’a dit que maman était partie à cause de moi, et que si je parlais à papa, papa s’en irait aussi. »
Bianca blêmit pour la première fois. Ce n’était pas la culpabilité qui vidait son visage de ses couleurs, mais la réalisation brutale que son emprise venait de voler en éclats.
« Des mensonges d’enfant, » cracha-t-elle, reculant vers la commode en acajou. « Les enfants inventent des histoires pour attirer l’attention quand ils se sentent délaissés ! Alessandro, tu ne peux pas accorder plus de valeur aux caprices d’une fillette perturbée qu’à notre avenir ! Pense à l’accord d’investissement ! Pense à ce que ton père va dire ! Les Rizzano ne peuvent pas se permettre une rupture publique avec la famille Conti ! »