Alessandro se releva d’un seul bloc. Lorsqu’il se dressa de toute sa hauteur, Bianca sembla rétrécir sous l’ombre immense qu’il projetait sur le mur.
« Mon père s’accommodera de la faillite s’il le faut, » répondit Alessandro d’une voix atone, dénuée de toute émotion humaine. « Et toi, tu vas quitter cette maison à cet instant précis. Tu ne prendras rien. Pas tes bijoux, pas tes malles. Si dans cinq minutes ta voiture n’a pas franchi les grilles du domaine, je ferai intervenir les agents de sécurité pour te traîner par les cheveux à travers la cour d’honneur devant l’ensemble des invités et des journalistes. »
« Tu n’oserais pas, » siffla-t-elle, mais ses jambes fléchirent légèrement sous le poids de la certitude absolue qu’elle lut dans les yeux sombres de son fiancé.
« Rosalie, » ordonna Alessandro sans détacher son regard de la jeune femme. « Emmène Livia dans mes appartements privés. Ferme la porte à double tour et ne laisse entrer personne d’autre que le docteur Vanni. »
« Oui, monsieur. Tout de suite, monsieur, » sanglota la vieille servante en soulevant délicatement la fillette contre sa poitrine. Livia enfouit son visage dans le cou de la gouvernante, les yeux fermés, refusant de contempler une seconde de plus la femme vêtue de blanc.
Lorsque la porte de la suite se referma derrière elles, le silence retomba, troublé seulement par la rumeur lointaine de l’orchestre de chambre qui accordait ses violons dans les jardins suspendus du rez-de-chaussée.
« Alessandro, écoute-moi, » tenta encore Bianca d’un ton presque suppliant, abandonnant son arrogance pour une panique feinte. « Nous pouvons arranger cela. Nous dirons qu’elle est tombée malade. Je n’approcherai plus jamais l’enfant. Nous engagerons un pensionnat en Suisse, une institution prestigieuse où elle recevra les meilleurs soins… »
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. La main d’Alessandro s’abattit violemment sur le bois massif de la coiffeuse, brisant net le miroir biseauté qui reflétait la scène. Les éclats de verre tombèrent en pluie scintillante sur les fards et les parfums.
« Tu as prononcé ton dernier mot dans cette maison, » dit-il, la voix sourde, tremblante d’une rage millimétrée. « Fais tes pas vers la sortie, Bianca. Ou je te jure sur la mémoire de Clara que je consacrerai chaque centime de ma fortune à anéantir ton père, ton nom et tout ce que ta famille possède. »
Bianca comprit qu’aucune séduction, aucune menace d’ordre économique ni aucun chantage social n’aurait d’effet sur cet homme. Elle releva la traîne de sa robe somptueuse avec un geste rageur, ses yeux crachant un venin silencieux. Elle passa devant lui sans un mot, ses talons hauts martelant le marbre avec fureur, et disparut dans le grand couloir en faisant claquer la double porte dorée.
Alessandro resta seul quelques secondes. Il ferma les yeux, appuya son front contre le cadre en bois froid de la fenêtre, et inspira profondément. Son cœur cognait contre ses côtes avec la violence d’un bélier. Combien de signaux avait-il ignorés ? Depuis combien de temps sa propre fille souffrait-elle en silence derrière les sourires de façade et les dîners de convenance ? Il s’était cru un père protecteur parce qu’il offrait un toit somptueux, des précepteurs d’élite et des cadeaux somptueux, alors qu’il avait introduit le loup au cœur même de la bergerie.
Mais le temps des remords viendrait plus tard. Pour l’heure, l’orage grondait en bas.
Alessandro ajusta les revers de son smoking noir, écrasa sous sa semelle un éclat de verre et franchit la porte pour descendre vers la réception.
L’immense escalier d’honneur surplombait la grande galerie du palais Rizzano. Sous les lustres monumentaux en cristal de Murano, plus de trois cents personnes conversaient, des coupes de champagne millésimé à la main. L’élite de la finance florentine, des personnalités politiques, des aristocrates venus de toute la péninsule attendaient l’ouverture des portes de la chapelle privée.
Au bas des marches, Don Fabrizio Rizzano, le père d’Alessandro, discutait vivement avec Matteo Conti, le père de Bianca, un vieil industriel à la mâchoire carrée et aux manières de fer. En apercevant Alessandro descendre les marches seul, sans Bianca et le visage fermé comme un tombeau, les deux patriarches s’interrompirent. Les conversations alentour s’éteignirent progressivement, comme une onde de curiosité inquiète qui se propageait à travers la foule.
« Alessandro ? » s’exclama Don Fabrizio, fronçant ses sourcils épais argentés. « Que fais-tu là ? La cérémonie devait débuter il y a dix minutes. Où est Bianca ? »
Matteo Conti fit un pas en avant, une lueur de méfiance allumée dans son regard lourd. « Que signifie cette tenue défaite, mon garçon ? Bianca m’a envoyé un message incompréhensible depuis son téléphone il y a deux minutes à peine. De quoi s’agit-il ? »
Alessandro s’arrêta sur la dernière marche. Il dominait la foule d’une tête. Sa voix résonna dans la haute galerie voûtée, limpide, sans l’ombre d’une hésitation :
« Il n’y aura pas de mariage aujourd’hui. Ni aujourd’hui, ni jamais. »
Un murmure stupéfait parcourut l’assemblée. Des femmes portèrent leurs mains à leur collier de perles, des verres tintent sur les plateaux d’argent des serveurs pétrifiés.
« Es-tu devenu complètement fou ? » rugit Don Fabrizio en s’approchant de son fils, les yeux exorbités par la colère. « Sais-tu devant qui tu parles ? Le cardinal attend à l’autel ! Les contrats sont sur le bureau de mon notaire ! »
« Les contrats sont caducs, mon père, » répliqua Alessandro, son regard bravant directement celui de son géniteur. « Et la maison Rizzano ne s’alliera jamais avec des monstres. »
Matteo Conti devint écarlate, sa canne à pommeau d’or martelant le sol avec violence. « Comment oses-tu insulter ma fille en public ? Si c’est une manœuvre pour renégocier les parts du consortium maritime, Alessandro, je te préviens que je vais te briser ! »
Alessandro descendit la dernière marche et s’avança jusqu’à se trouver à quelques centimètres du visage bouffi du vieil homme.