Bruno, pressé contre mes cuisses tremblantes, émit un faible gémissement. Ses coussinets glissaient sur la pierre polie. Je sentais la chaleur vacillante de son corps, ses côtes saillantes sous son pelage rêche.
Luca Moretti ne cilla pas. Il ne haussa même pas la voix. C’était précisément ce calme-là qui terrorisait la pègre des Grands Lacs : ce détachement absolu, ce masque de marbre qui tombait sur ses traits avant que le sang ne coule.
« Répète ce que tu viens de dire, Vanessa. »
Sa voix n’était qu’un murmure feutré, mais elle traversa la pièce avec la violence d’une lame.
Vanessa recula d’un pas. La coupe de cristal qu’elle tenait oscillait au bout de ses doigts manucurés, le liquide doré frémissant au bord du calice. Son visage, si lisse et arrogant quelques minutes plus tôt, s’était vidé de toute couleur sous son fard.
« Luca… ce n’est rien, balbutia-t-elle en cherchant désespérément le regard de son père, Don Carmine Bellini, assis au milieu de la table d’honneur. C’est un malentendu. Une simple précaution pour… pour la sécurité de la maison. »
Don Carmine ne leva pas le petit doigt pour secourir sa fille. Le vieux parrain de Little Italy continuait de couper son filet de veau avec une précision méthodique, son regard sombre fixé sur son assiette. Dans ce monde, les erreurs stupides ne trouvaient aucun avocat, même parmi le sang.
Luca tourna lentement la tête vers l’homme en costume sombre qui venait d’entrer.
« Matteo. »
« Oui, patron », répondit le chef de la sécurité, la main droite déjà posée près du revers de sa veste où se dessinait la forme lourde d’un Sig Sauer.
« Emmène quatre hommes au garage. Bloque toutes les issues de la propriété. Si le chauffeur au portail tente d’enclencher la marche arrière, brise ses genoux et traîne-le ici. » Luca désigna le fond de la salle d’un geste sec. « Et personne ne quitte cette table. Pas avant que j’aie vu ce qui se trouve derrière la porte du fond. »
Un murmure d’indignation et de panique parcourut l’assemblée, mais un simple regard circulaire de Matteo suffit à clouer les convives sur leurs sièges.
Luca s’approcha de moi. Lorsqu’il s’arrêta à ma hauteur, l’odeur de son eau de Cologne boisée et du tabac froid m’enveloppa, masquant un instant la puanteur de pluie croupie qui émanait du chien. Il posa sa paume sur le crâne de Bruno. Le geste était d’une douceur bouleversante, en contraste total avec l’orage qui couvait dans ses prunelles noires.
« Emma », dit-il d’une voix rauque.
« Monsieur ? »
« Tu viens avec moi. Tiens Bruno. Ne le lâche sous aucun prétexte. »
« Luca, non ! » cria Vanessa en se jetant en avant, attrapant la manche de son smoking. « Tu ne comprends pas ! C’est pour nous ! Pour notre avenir ! Si tu ouvres cette porte, tout s’effondre ! »
Luca dégagea son bras avec un dégoût si limpide que la jeune femme chancela sur ses talons aiguilles.
« Ce qui s’effondre ce soir, Vanessa, c’est l’illusion que tu avais ta place sous mon toit. »
Il fit demi-tour et s’engagea dans le couloir de service d’un pas lourd, régulier, inébranlable. Je serrai Bruno de toutes mes forces contre ma poitrine, mes bras endoloris criant de douleur, et je lui emboîtai le pas. Derrière nous, Matteo et deux gardes armés encadraient Vanessa, la poussant sans ménagement dans notre sillage.
L’air chaud et parfumé du manoir fit rapidement place aux courants d’air humides de l’aile ouest. La pluie d’octobre battait les vitres du long couloir menant aux dépendances extérieures. Chaque pas résonnait comme un coup de glas. Bruno tremblait de tout son corps contre moi, non pas de froid, mais d’une terreur primitive que je commençais à partager.
Nous sortîmes sous l’auvent couvert qui reliait la cuisine au vieux garage d’entretien. La pluie tombait drue, frappant le toit en tôle avec un fracas assourdissant. Au loin, près de la grille en fer forgé du domaine, les gyrophares discrets d’une berline noire tournaient dans la nuit : le chauffeur de Vanessa était déjà neutralisé.
Matteo devança Luca et déverrouilla le cadenas lourd de la porte métallique du garage. Les gonds rouillés poussèrent un grincement sinistre en s’ouvrant sur une obscurité étouffante.
L’odeur nous frappa immédiatement. Une puanteur d’humidité, d’essence périmée, mais surtout l’odeur acre, métallique, de la détresse animale et de la charogne.
Luca chercha l’interrupteur au mur. Les néons suspendus grésillèrent longuement avant de baigner le hangar d’une lumière blafarde et saccadée.
Au centre de la pièce reposait la vieille couverture sale où j’avais trouvé Bruno quelques heures plus tôt. La gamelle en plastique vide était renversée sur le béton fissuré. Mais au fond du bâtiment, dissimulée derrière une pile de pneus usagés et une bâche de chantier poussiéreuse, se dressait une porte métallique renforcée, fermée par un verrou électronique à clavier numérique.
Ce n’était pas une simple remise. C’était l’ancien bunker de stockage que le père de Luca, Don Vittorio Moretti, avait fait couler dans le béton armé quarante ans plus tôt, à l’époque où les guerres de clans ensanglantaient Chicago.
Et derrière cette porte blindée, un son montait.
Ce n’était ni un aboiement ni un couinement. C’était un râle sourd, guttural, frénétique, mêlé au bruit affolant de griffes qui déchiquetaient le métal.
Bruno dressa brusquement la tête dans mes bras et laissa échapper un aboiement rauque, un cri d’avertissement presque désespéré.
Luca s’avança vers le blindage, le visage figé dans une expression impénétrable. Il se tourna vers Vanessa, que Matteo maintenait fermement par les épaules. La robe de créateur de la jeune femme était désormais maculée de poussière ; ses cheveux impeccables s’échappaient en mèches désordonnées sur son visage décomposé.
« Le code, Vanessa. »
« Luca, je t’en supplie… écoute-moi… »
« Le code. »
Elle sanglota, un son étranglé et laid.
« Neuf… huit… quatre… zéro. »