Au fond de la pièce, près de la porte dérobée menant aux cuisines, Norah, la vieille gouvernante, se tenait droite comme un piquet, les bras croisés devant la petite Lily qui sanglotait en serrant contre son torse un lapin en peluche aux oreilles déchirées. Deux hommes de main de Victor se tenaient à quelques pas d’elles, l’air gêné mais bloquant toute issue.
« … je me contrefiche de tes états d’âme, Norah », criait Evelyn avec son timbre suraigu de femme gâtée. « Cette bonne à tout faire a volé de l’argent dans mon coffre et a utilisé le nom de mon mari pour couvrir ses arriérés de loyer ! Cette gamine n’a rien à faire sous ce toit, elle va être confiée aux services de protection de l’enfance avant ce soir ! »
« Tu n’enverras personne nulle part, Evelyn », résonna la voix de Dominic, claquant comme un coup de fouet dans le hall.
Tous les visages se tournèrent vers l’entrée.
Lily poussa un cri étouffé en apercevant sa mère : « Maman ! »
Anna voulut s’élancer, mais les deux hommes de main esquissèrent un geste de barrage.
« Bougez d’un millimètre et je vous vide mon chargeur dans le foie », articula Gabriel d’une voix d’outre-tombe en dégainant son arme d’un mouvement si fluide qu’aucun des deux sbires n’eut le temps d’esquisser une parade. Les deux gardes levèrent immédiatement les mains, reculant contre les boiseries.
Anna franchit la distance en courant et tomba à genoux sur le tapis, enveloppant Lily dans ses bras. La petite fille enfouit son visage mouillé de larmes dans le cou de sa mère, hoquetant de terreur.
Victor Moretti ne s’était pas levé. Il ôta lentement son cigare de sa bouche, tapota la cendre dans un cendrier en cristal et regarda son neveu avec un sourire empreint d’une feinte indulgence paternelle.
« Dominic. Enfin te voilà. On commence à faire entrer la police fédérale et des avocats véreux dans le salon familial pour une vulgaire dispute de domesticité ? Tu perds tes nerfs, mon garçon. Tout ça pour quelques billets disparus ? »
« L’argent n’a jamais disparu », dit Dominic en s’avançant jusqu’au milieu du tapis, à deux pas du fauteuil de son oncle. « Evelyn l’a pris elle-même pour couvrir ses pertes au casino clandestin des Lucchese à Atlantic City. Elle a imité ma signature pour maquiller le déficit de la caisse noire, et quand elle a paniqué parce que la banque demandait des justificatifs, elle a fait porter le chapeau à la fille qui récurait les sols. »
Evelyn devint rouge écarlate.
« Dominic ! Comment oses-tu ? C’est ton oncle qui m’a aidée à régulariser… »
« Ferme-la, Evelyn », dit Victor, sans même la regarder. Son regard ne quittait pas les yeux de Dominic. Le vieux mafieux avait senti l’odeur du sang. Il avait compris que le masque venait de tomber. « Très bien. Une erreur de comptabilité domestique. Une faiblesse de femme. On règle ça entre nous, comme toujours. On indemnise la fille, on la licencie avec un chèque décent pour les soins de sa gosse, et on oublie cette histoire. »
« On n’oublie rien », répliqua Dominic. « Quinze ans, Victor. C’est le temps qu’il t’a fallu pour te convaincre que tu avais réussi le crime parfait. »
Le visage de Victor perdit toute trace de bienveillance. Ses yeux se plissèrent.
« De quoi tu parles ? »
« De l’héparine à 2 h 12 du matin. Du chlorure de potassium à 2 h 40. De l’ordre d’arrêt signé par Samuel Bell que tu as effacé des registres informatiques avec la complicité du directeur de la clinique. »
Evelyn poussa un cri d’incompréhension. « Mais de quoi il parle ? Papa, de quoi il parle ? »
Victor resta immobile, la mâchoire serrée sur son cigare désormais éteint. Il ne nia pas. Les vieux renards de son espèce ne perdaient pas de temps en dénégations inutiles quand les preuves étaient déjà sur la table.
« Ton père était un faible, Dominic », dit finalement Victor d’une voix basse, venimeuse, qui ne cherchait plus à séduire. « Il voulait démanteler tout ce que nos grands-parents avaient bâti. Il voulait légaliser les sociétés maritimes, céder le contrôle des syndicats au parquet fédéral, transformer la famille Moretti en une bande de philanthropes payant leurs impôts jusqu’au dernier centime. Il allait nous détruire. Il allait te détruire. J’ai fait ce qui était nécessaire pour que cet empire survive. Et c’est toi qui en as profité pendant quinze ans. »
« Tu as tué mon père dans son lit d’hôpital », rugit Dominic, faisant vibrer les vitres du salon. « Tu as menacé de mort une gamine de quatorze ans pour faire taire le seul chirurgien qui avait eu le courage d’essayer de le sauver ! Et tu as osé me regarder dans les yeux pendant quinze ans en me disant que son cœur avait lâché ! »
Victor ricana doucement, un bruit sec et sans joie.
« Et qu’est-ce que tu vas faire, Dominic ? Me tirer dessus ici, devant la femme de ménage et sa gosse ? Devant mes hommes dehors ? Si je meurs, les familles de l’Ouest déclenchent la guerre sur les cinq arrondissements avant minuit. Tu n’as pas l’autorité pour m’exécuter sans l’accord de la commission. Et la commission mange dans ma main depuis que j’ai racheté les dettes des Bonanno. »
Victor posa les mains sur les accoudoirs et se leva lentement, toisant son neveu de toute sa stature.
« Tu es le patron parce que je t’ai mis sur ce siège. Tu diriges parce que je signe les autorisations financières du trust. Tu n’es rien d’autre que mon fils adoptif, le visage respectable de mon organisation. Tu prends cette fille, tu lui donnes cent mille dollars pour acheter son silence, et tu renvoies tes avocats chez eux. Sinon… »
« Sinon quoi ? » demanda une voix claire depuis le fond de la pièce.