« Mon père est mort de trouille dans un fossé, probablement », coupa-t-elle sèchement. « Ne le transformez pas en martyr du dimanche. Il a fui parce qu’il savait que les bêtes sauvages finissent toujours par dévorer les hommes de loi. »
« Il a laissé une arme », murmura Dominic. « Il fallait juste que quelqu’un ait le courage de recharger le barillet. »
Gabriel freina doucement le long du trottoir, face à l’imposante façade néoclassique de la First Atlantic Trust. Colonnes de granit, portes monumentales en bronze, vigiles privés en livrée grise.
« Le directeur adjoint de garde est un dénommé Miller », dit Gabriel en coupant le contact. « Il ne mange pas dans la main de Victor, il est trop jeune pour avoir connu la vieille époque. Mais les caméras de l’atrium sont reliées au réseau central. On a quinze minutes avant que la sécurité interne ne remarque des anomalies. »
Anna glissa la clé en laiton dans la poche de son manteau.
« Restez derrière moi », ordonna Dominic en ouvrant sa portière. « Vous êtes ma secrétaire juridique aujourd’hui. Pas un mot sur Samuel Bell tant que nous ne sommes pas dans la salle des coffres. »
L’atmosphère feutrée de la banque sentait la cire, l’argent vieux et la climatisation trop froide. Dominic ne prit même pas la peine d’attendre au comptoir. Il traversa le hall d’un pas lourd et assuré, cette démarche impériale des prédateurs qui force les employés à baisser les yeux. Devant le bureau du directeur, il se contenta de poser deux doigts sur le chambranle en bois massif.
« Miller. Salle des coffres. Tout de suite. »
L’homme sursauta, pâle comme un linge en reconnaissant le visage qui barrait régulièrement les rubriques économiques du New York Times.
« Monsieur Moretti… nous n’avions pas de rendez-vous programmé… »
« Ce n’est pas mon coffre », dit Dominic en s’effaçant pour laisser paraître Anna. « C’est celui de mademoiselle Bell. Vérification d’héritage. Aucun intermédiaire. Pas de formulaires superflus. Vous prenez son identité, vous tournez la clé de contrôle, et vous nous laissez dix minutes seuls dans le salon d’accès. Si un seul coup de fil sort de cet étage avant que je ne sois ressorti, je transfère les comptes de gestion portuaire à la Chase dès demain matin. »
Miller déglutit péniblement. Le pouvoir des Moretti ne reposait pas uniquement sur les armes ; il reposait sur des dizaines de millions de dollars de dépôts liquides qui assuraient la rentabilité de l’agence.
« Suivez-moi », bredouilla le banquier.
Le sous-sol était une forteresse d’acier brossé, silencieuse comme une crypte. La lourde porte circulaire, épaisse de quarante centimètres, s’ouvrit dans un chuintement hydraulique. Miller guida le trio à travers les rangées de casiers métalliques jusqu’au fond de la galerie C, là où reposaient les dépôts les plus anciens, ceux d’avant la dématérialisation bancaire.
Casiers 412.
Miller inséra sa clé maîtresse, tourna d’un quart de tour, puis fit un pas en arrière en inclinant la tête. Anna s’avança. Ses mains tremblaient légèrement, mais elle ne faiblit pas. Elle introduisit la petite clé en laiton poli. Un déclic net brisa le silence étouffant.
La porte métallique bascula.
À l’intérieur, un tiroir de zinc oblong. Dominic fit signe à Miller de déguerpir. L’employé ne se fit pas prier et referma la grille derrière lui.
Anna tira la boîte en métal. Gabriel s’était posté près de la grille, le dos tourné, la main sous le pan de sa veste, là où reposait la crosse de son Sig Sauer.
La boîte fut posée sur la petite table d’examen en verre trempé.
« Ouvrez-la », dit doucement Dominic.
Le couvercle n’était pas verrouillé. À l’intérieur, reposait une liasse de documents épais reliés par des rubans de toile noire, deux carnets de notes à couverture de moleskine et un objet plus lourd, enveloppé dans un torchon de lin jauni.
Anna défit le tissu en premier.
C’était une montre d’homme. Une Patek Philippe ancienne, au cadran en émail blanc légèrement fêlé, avec un bracelet en cuir usé jusqu’à la trame. Au dos, une gravure : « À Anthony, pour que le temps n’efface jamais nos serments. S.B. »
« La montre de mon père », souffla Dominic, la gorge nouée. « Victor m’avait dit qu’elle avait disparu à l’hôpital. Qu’un infirmier l’avait volée sur son cadavre. »
« Il ne l’a pas volée », dit Anna en dépliant une feuille manuscrite posée sur les carnets. « Mon père l’a retirée du poignet de votre père avant qu’on ne descende le corps à la morgue. Écoutez ça… »
Elle lut à mi-voix, sa voix tremblante prenant une étrange gravité dans la petite pièce blindée :
« Si ce coffre est ouvert par Anna, c’est que le pire est arrivé. Si Dominic Moretti est à ses côtés, qu’il lise chaque ligne de ce qui suit avant d’abattre qui que ce soit. Anthony savait qu’il allait mourir, non pas de sa maladie, mais de la main de son propre sang. Victor n’a pas seulement détourné les fonds du trust médical. Il a vendu les concessions du terminal de Red Hook au syndicat des Lucchese et a utilisé la clinique privée Moretti pour blanchir les transactions de drogue synthétique venues de Montréal. Anthony avait réuni les preuves complètes des malversations dans le carnet numéro un. Victor a découvert l’existence du dossier trois jours avant l’opération programmée. »
Dominic s’empara du premier carnet. Les pages étaient noircies de l’écriture serrée, méthodique, de son père. Des relevés de virements, des numéros de conteneurs, des bordereaux d’expédition signés par des sociétés écrans appartenant toutes à Victor Moretti. Et surtout, une clause manuscrite datée de la veille de l’intervention chirurgicale :
« Moi, Anthony Moretti, sain de corps et d’esprit, révoque tout mandat accordé à mon frère Victor. En cas d’incapacité temporaire ou définitive, l’intégralité du pouvoir fiduciaire et le contrôle des entreprises reviennent exclusivement à mon fils Dominic, sous la tutelle légale et morale de Samuel Bell, seul exécuteur testamentaire désigné. »