Une procuration signée, certifiée par un notaire public d’Albany, loin des officines corrompues de Manhattan.
« Mon père lui barrait la route », murmura Dominic. « Victor n’était rien d’autre qu’un gestionnaire de second rang sans cette fiducie. Si Anthony se réveillait et signait ces papiers, Victor finissait ruiné, ou exécuté par la commission pour avoir fricoté avec les Lucchese dans le dos de la famille. »
« Il y a autre chose », dit Anna en soulevant une pochette cartonnée scellée par de la cire rouge. Sur le devant, écrit en lettres capitales : DOSSIER MÉDICO-LÉGAL — DR SAMUEL BELL.
Dominic déchira l’enveloppe sans ménagement. Des photographies couleur grand format glissèrent sur la table en verre.
Des clichés d’autopsie non officiels. Des prélèvements de tissus. Et un rapport rédigé sur le papier à en-tête d’un laboratoire toxicologique indépendant du New Jersey.
« Victor n’a pas seulement réinjecté de l’héparine pour provoquer une hémorragie », lâcha Dominic en parcourant les lignes avec une fureur contenue qui faisait trembler ses mâchoires. « Regardez les taux sanguins. »
Le Dr Leila Warren l’avait pressenti. Le rapport confirmait la présence massive de chlorure de potassium mélangé à la perfusion de soluté glucosé administrée entre 2 h 40 et 3 h 10 du matin. Une dose calculée pour provoquer un arrêt cardiaque que tout le monde attribuerait à la faiblesse du myocarde fatigué par un pontage de six heures. Mais Samuel Bell avait prélevé des échantillons de sang artériel dans le tube de drainage avant que le corps ne soit embaumé à la hâte sur ordre de Victor.
« Samuel a fait l’autopsie lui-même », comprit Gabriel, qui s’était rapproché, les yeux écarquillés par l’effroi. « Dans la morgue du sous-sol de l’hôpital, pendant que la famille pleurait à l’étage. »
« Et c’est là que Victor l’a surpris », poursuivit Anna en lisant la dernière page du carnet. « Mon père écrit : Victor m’a trouvé avec les seringues de prélèvement. Il m’a donné le choix. Partir pour toujours, disparaître de l’État de New York, laisser ma fille grandir sans que je ne la revoie jamais, ou bien nous serions enterrés tous les deux dans le béton des quais de Newark avant le lever du jour. »
Anna s’arrêta. Une larme solitaire roula le long de sa joue, venant s’écraser sur le paraphe de son père.
« Il est parti pour me sauver », murmura-t-elle, la voix brisée. « Il m’a abandonnée chez ma tante pour que je ne sois pas exécutée. Et pendant quinze ans, j’ai cru qu’il m’avait jetée comme une vieille chaussette parce qu’il ne supportait pas d’être père célibataire. »
Dominic posa lentement sa main sur l’épaule d’Anna. Cette fois, elle ne recula pas. Elle resta là, tremblante contre l’épaule massive de l’homme dont le nom avait détruit son existence, mais qui, en cet instant précis, partageait exactement le même gouffre de deuil et de trahison.
« Où est-il allé, Anna ? » demanda Dominic avec une douceur inhabituelle. « Le carnet dit-il où il s’est réfugié ? »
Anna tourna la dernière page. Il n’y avait qu’une seule adresse, gribouillée avec une mine de crayon écrasée :
Cabane de pêche des chutes de Salmon River, comté d’Oswego. Si je suis encore en vie quand tu trouveras ceci, viens seule.
« Oswego », dit Gabriel. « C’est à cinq heures de route au nord, près de la frontière canadienne. Au milieu des bois. »
Le téléphone de Gabriel vibra brutalement contre sa poitrine. Le bruit fit l’effet d’une détonation dans l’étroite salle des coffres.
Gabriel décrocha, écouta trois secondes, le visage devenant livide.
« On a un problème », dit-il en raccrochant d’un coup sec. « C’était Norah au domaine. Evelyn vient de débarquer à la maison principale. Elle n’est pas venue seule. Victor est avec elle. Ils cherchent la gamine. Ils disent que les services sociaux ont été prévenus pour maltraitance et abandon d’enfant, et qu’ils ont un mandat d’éloignement contre Anna pour vol qualifié. »
Dominic sentit son sang se glacer avant de bouillonner d’une rage volcanique.
« Victor sait », dit Dominic. « Il a compris que l’argent disparu n’était qu’un prétexte. Evelyn a dû paniquer en voyant que j’avais appelé le procureur. Ils veulent la petite pour tenir Anna par la gorge. »
« Ils ne toucheront pas à ma fille », siffla Anna, les yeux soudain injectés de sang. « Si cet homme s’approche d’elle, je le tue de mes mains. »
« Personne ne va tuer personne dans une cuisine », trancha Dominic en ramassant les carnets, la montre et les dossiers médicaux pour les fourrer dans la serviette en cuir de l’avocat. « Gabriel, appelle Vance. Dis-lui que le piège se referme maintenant. On ne monte pas à Oswego pour fuir. On rentre à la maison. »
La pluie s’était transformée en un déluge d’automne lorsque la berline franchit les lourdes grilles en fer forgé du domaine Moretti.
Dans la cour d’honneur, trois voitures de luxe étaient garées en travers de l’allée de gravier : la Mercedes blindée de Victor et deux berlines d’escorte aux vitres fumées. Quatre hommes en imperméables sombres montaient la garde sous le porche de pierre, les mains enfoncées dans leurs poches, l’air tendu de gardes du corps s’attendant au pire.
Dès que Dominic descendit du véhicule, les quatre hommes reculèrent d’un pas par réflexe. Aucun d’entre eux n’osait soutenir le regard du boss en titre. Dominic ne leur accorda pas même un regard. Il contourna la voiture, ouvrit la portière d’Anna, lui prit le bras d’un geste protecteur et inflexible, et monta les marches quatre à quatre. Gabriel le suivait de près, la mallette sous le bras.
À l’intérieur de la maison principale, le grand vestibule résonnait d’éclats de voix.
Dans le salon de réception, devant la cheminée de marbre où flambait un feu de chêne, Evelyn Moretti arpentait le tapis persan avec nervosité, un verre de gin à la main. Assis dans le fauteuil à oreilles qui avait jadis appartenu à Anthony Moretti, Victor fumait un cigare cubain, les jambes croisées, un dossier posé sur ses genoux.