J’étais au sol, incapable d’utiliser mes membres inférieurs pour me redresser, le bras gauche engourdi par la blessure par balle, mon Kimber toujours serré dans ma main droite crispée.
Dix minutes s’écoulèrent. Puis quinze. Le froid du marbre commençait à engourdir mes os. Je sentais mes forces décliner à mesure que le sang s’échappait de mon bras et de mon flanc éraflé.
C’est donc comme ça que ça se termine, songeai-je sans amertume. Dans le sang, la poudre et l’obscurité, comme mon père avant moi. C’était la seule fin logique pour un homme comme Dominic Mason.
Soudain, un bruit métallique résonna au bout du couloir de service.
Le lourd verrou mécanique d’une porte blindée tourna avec un grincement sourd.
Des pas précipités. Légers, désespérés.
« Dominic ! »
Ce n’était pas un escadron de secours. Ce n’était pas la police. C’était elle.
Megan apparut à l’angle du couloir, pieds nus, trempée, les cheveux collés aux tempes, tenant une barre de fer rouillée ramassée dans l’atelier du sous-sol comme seule arme. Derrière elle, à demi dissimulé dans le chambranle de la porte sécurisée qu’elle avait refusé de refermer totalement, Noah était assis sagement sur une caisse en bois, serrant toujours contre sa poitrine le presse-papiers en cristal de Baccarat.
Quand elle m’aperçut étendu au milieu des cadavres et des décombres, elle lâcha sa barre de fer qui résonna bruyamment sur le sol et se jeta à genoux à mes côtés.
« Espèce d’inconsciente », murmurai-je, incapable de retenir un souffle court qui ressemblait presque à un rire. « Je vous avais… ordonné de sceller la porte de l’intérieur… »
« Fermez-la, Mason », sanglota-t-elle en déchirant l’ourlet de sa propre chemise sans la moindre hésitation pour comprimer la plaie béante de mon bras. « Vos hommes sont arrivés à la grille extérieure. J’ai vu les gyrophares et les phares des camions blindés par le soupirail. Le type anglais… Marcus… il est vivant. Il est blessé, mais il a repris le contrôle du périmètre avec une cinquantaine d’hommes armés jusqu’aux dents. »
Elle pressa ses deux mains sur mon bras avec une force incroyable, ses larmes chaudes tombant directement sur ma joue maculée de poussière et de sang.
« Vous n’aviez pas le droit de mourir », dit-elle d’une voix brisée par les sanglots. « Vous m’avez dit que personne ne parlait de vous sans peur. Mais moi je n’ai pas peur de vous. Je n’ai jamais eu peur de vous, espèce de brute arrogante. »
Je levai lentement ma main droite, abandonnant enfin le pistolet qui glissa sur le parquet. Mes doigts couverts de suie et de sang trouvèrent son poignet tremblant.
« Megan », murmurai-je.
Elle s’arrêta de parler, ses yeux éperdus plongeant dans les miens.
« Votre fils… fait beaucoup de bruit avec ce cristal. »
Elle eut un rire étouffé au milieu de ses larmes, secouant la tête avec une exaspération mêlée d’un immense soulagement. « Il aime les choses de valeur. Il a des goûts de riche, comme son patron. »
« Il n’a plus de patron », dis-je, sentant mes paupières s’alourdir tandis que les faisceaux des projecteurs des renforts de Marcus commençaient enfin à illuminer la verrière brisée du grand hall. « Et vous non plus. »
Elle resserra sa prise sur mon bras blessé, se penchant vers moi jusqu’à ce que son front effleure le mien, me transmettant une chaleur que nulle richesse, nul empire et nulle armée n’auraient jamais pu m’acheter.
« On verra ça lundi matin, monsieur Mason. Pour l’instant, vous restez réveillé. C’est un ordre. »
Et là, allongé sur le sol dévasté de ma forteresse assiégée, entouré par la mort mais bercé par le souffle vivant de cette femme qui refusait de m’abandonner aux ombres, Dominic Mason ferma les yeux un court instant, certain, pour la toute première fois de son existence, qu’il verrait le soleil se lever demain.