Je restai dans l’embrasure de la porte, dissimulé par l’ombre des tentures de velours. Je n’avais jamais vu une telle démonstration de pure présence physique, d’instinct sacrificiel pour des broutilles du quotidien. Quand j’avais l’âge de ce gamin, mon père m’apprenait à recharger un revolver à six coups dans le noir le plus complet, me giflant chaque fois que mes doigts d’enfant faisaient tomber une douille sur le carrelage.
« La peur est un luxe que les Mason ne peuvent pas s’offrir, Dominic. Sois le prédateur, ou tu seras la carcasse. »
Cette philosophie m’avait coûté l’usage de mes deux jambes à trente ans, m’avait laissé sans femme, sans enfants, sans personne pour me tenir la main quand mon corps se consumait dans la fièvre, à l’exception d’une femme de ménage payée vingt-deux dollars de l’heure.
Megan leva les yeux et me vit. Son corps se figea instantanément.
Elle se releva, replaçant son t-shirt froissé, son fils calé sur le bras gauche. « Monsieur Mason. Je… j’avais fini l’aile des invités. Nancy m’a dit que je pouvais faire les plinthes ici pendant que vous étiez en réunion. Noah était censé faire la sieste dans la lingerie, mais il s’est réveillé et… »
« Donnez-lui ça », dis-je en avançant mon fauteuil.
Elle recula d’un pas, méfiante. De ma poche de veste, je sortis un petit presse-papiers en cristal taillé, lourd et incassable, qui diffusait des prismes de lumière colorée sur le sol sous l’impact du soleil matinal. Je le tendis vers l’enfant.
Noah écarquilla des yeux émerveillés, lâcha la plume de paon et tendit ses deux petites mains boudinées vers l’objet étincelant.
« C’est en cristal de Baccarat », murmura Megan, interloquée. « Il va le casser. »
« Il est trempé. Même s’il le jette contre un mur, il n’aura rien. Et votre fils a manifestement un penchant pour les objets brillants. » Je laissai le presse-papiers glisser dans les mains de Noah, qui poussa un gazouillis ravi en observant les reflets d’arc-en-ciel sur ses petits doigts.
Megan me fixa, ses grands yeux noisette emplis d’une stupéfaction mêlée d’une soudaine douceur qui me désarçonna bien plus que les menaces d’Hector Moreno.
« Merci », dit-elle simplement, sa voix dépouillée de tout sarcasme.
« Ne vous habituez pas à ma générosité, Foster. Ce soir, votre nourrice doit être disponible. Les jours qui viennent vont être compliqués. Ne restez pas après seize heures. »
« Des problèmes au travail ? » demanda-t-elle avec cette curiosité indécrottable qui me mettait d’ordinaire hors de moi.
« Des affaires qui ne vous regardent pas. Nettoyez ces vitres et rentrez chez vous. »
Je fis faire demi-tour à mon fauteuil, mais avant que je n’aie franchi la porte, sa voix m’arrêta une nouvelle fois.
« Dominic. »
Je m’arrêtai net. C’était la première fois qu’elle utilisait mon prénom sans raillerie, sans ce ton défensif.
« Prenez vos pilules à midi. Deux comprimés blancs, un jaune. Si vous rechutez, je refuse de passer une autre nuit à vous éponger le front. »
Je ne me retournai pas pour qu’elle ne voie pas le coin de mes lèvres tressaillir. « Travaillez, Megan. »
Le piège se referma le vendredi suivant avec une précision chirurgicale qui ne laissait aucun doute sur l’existence d’une trahison interne.
Il était dix-neuf heures passées. Une pluie battante d’automne s’abattait sur Atlanta, noyant Buckhead sous des torrents d’eau boueuse et un brouillard impénétrable. Les lumières du parc du domaine étaient allumées, projetant des cônes jaunâtres à travers les arbres centenaires.
Megan n’aurait pas dû être là. Mais la vie des pauvres est une suite ininterrompue de déraillements logistiques : son chauffe-eau avait explosé dans son misérable deux-pièces de Decatur, son propriétaire menaçait de la jeter à la rue si elle ne payait pas les réparations causées par l’inondation, et elle avait supplié Nancy de lui donner des heures supplémentaires de repassage pour le week-end. Elle avait installé Noah dans l’ancienne salle de couture du rez-de-chaussée, un espace sécurisé et isolé, avec un dessin animé sur sa vieille tablette aux trois quarts fêlée.
J’étais dans mon bureau, attendant l’appel d’Hector Moreno qui devait sceller notre trêve ou officialiser notre guerre. Mon arme de poing, un Kimber 1911 calibre .45 noir mat, reposait à portée de main dans le tiroir entrouvert de mon bureau.
Soudain, toutes les lumières du domaine s’éteignirent d’un coup.
Le silence ne dura qu’une seconde. Les générateurs d’urgence auraient dû s’enclencher automatiquement en moins de trois secondes. Ils ne le firent pas. Quelqu’un avait coupé les lignes d’alimentation principales et vidé les réservoirs de diesel des génératrices.
Puis, le premier coup de feu résonna.
Un bruit sourd, étouffé par un silencieux, venant du poste de garde sud. Puis un bris de verre magistral dans le grand hall d’entrée, suivi d’une détonation lourde et non dissimulée : du calibre 12.
Mon instinct prit le relais sans que mon cerveau ait besoin de réfléchir. J’ouvris le tiroir, saisis le Kimber, engageai une cartouche dans la chambre avec un claquement sec. J’actionnai la commande manuelle de mon fauteuil pour couper tout voyant lumineux sur le tableau de bord et déverrouillai la trousse médicale fixée sous mon siège pour en extraire un boîtier de communication crypté.
Rien. Les fréquences étaient totalement brouillées.
« Marcus ! » criai-je dans l’interphone d’urgence câblé sur le mur derrière moi.
Un crachat de statique me répondit, puis la voix hachée de Marcus : « …compromis… ils sont à l’intérieur… au moins huit… ce ne sont pas les Moreno, Dominic ! C’est… »
Une rafale d’arme automatique satura la ligne. Le bruit sourd d’un corps s’effondrant contre une cloison métallique retentit, puis le silence.
Une trahison. Ce n’était pas Hector Moreno. C’était Cassian. Cassian qui utilisait le prétexte de la tension avec les Moreno pour organiser un nettoyage en règle et prendre le contrôle total des affaires de la famille Mason, me laissant mort au milieu d’un carnage imputé à des rivaux hispaniques.