Megan comprit. La réalité brute de la survie s’imposa à son instinct maternel. Ses doigts plongèrent dans ma poche, saisirent la carte d’accès magnétique en titane. Elle plongea ses yeux baignés de larmes dans les miens. Sans crier gare, elle posa sa main froide contre ma joue ensanglantée par un éclat de marbre, une seconde, à peine le temps d’un souffle.
« Survivez », souffla-t-elle. « Vous m’avez promis mes heures sup’. »
Elle se tourna, serra Noah de son bras gauche, et s’élança dans le passage de service avec la vélocité d’une bête traquée.
La porte coupe-feu se referma derrière elle.
Je me retrouvai de nouveau seul. Je vérifiai le chargeur de mon Kimber : quatre balles restantes dans le magasin, une engagée dans la chambre. Cinq vies. Dans ma poche de pantalon, un second chargeur de huit coups. Treize balles au total.
Je ne pouvais pas descendre l’escalier, mais je pouvais verrouiller l’angle.
Je fis reculer mon fauteuil pour me caler dans la niche étroite formée par la statue de bronze de mon trisaïeul, qui surplombait l’intersection des deux couloirs. Dans cette position, mon dos était protégé par un mur porteur en pierre de taille, et quiconque tenterait d’accéder au passage de service devrait franchir un entonnoir de trois mètres de large balayé par mon champ de tir.
Les bruits de pas se rapprochèrent à toute allure.
Trois hommes firent irruption dans le couloir, leurs armes épaulées. Au milieu d’eux, vêtu d’un imperméable noir ruisselant de pluie, se tenait Cassian Bell. Il tenait à la main un Glock 17, son visage d’ordinaire si soigné déformé par une grimace de rage et de cupidité.
« Dominic ! » cria Cassian en s’arrêtant derrière ses hommes, hors de portée immédiate. « Arrête tes bêtises ! Tu es fini ! Les Moreno ont accepté notre offre. Demain matin, je serai l’unique signataire des comptes de la fiducie Mason ! Rends-toi, et je te promets que ça se passera vite. Une balle, propre. Pour les vieux souvenirs. »
Je ne répondis pas par des mots.
J’ajustai ma mire sur le mercenaire le plus proche de lui.
Pan !
L’homme s’effondra, la cuisse traversée de part en part. Les deux autres ouvrirent immédiatement le feu en automatique.
L’air s’emplit du vacarme assourdissant des détonations confinées dans un espace clos. Les balles déchiquetèrent les boiseries de chêne, pulvérisèrent le plâtre et firent tinter le bronze de la statue au-dessus de ma tête. Des éclats de bois et de métal me cinglèrent le visage et les épaules. Une douleur brûlante me traversa le bras gauche : un projectile avait déchiré le tissu de mon costume et mordu la chair au-dessus du coude.
Je restai parfaitement immobile, concentrant toute mon existence sur la lunette et la détente.
Deuxième homme : tir à la tête quand il tenta de se replier vers une porte. Il bascula d’un bloc.
Le troisième mercenaire paniqua, vida son chargeur à l’aveugle dans ma direction avant de faire volte-face pour fuir vers le grand salon. Je tirai deux fois dans son dos. Il s’écrasa sur le sol glissant.
Mon culasse se bloqua en arrière. Chargeur vide.
Mes doigts travaillèrent avec une rapidité automatique : éjecter le chargeur vide, insérer le neuf, relâcher l’arrêtoir. Le claquement métallique résonna dans le couloir soudain redevenu silencieux, saturé par la fumée âcre de la cordite.
« Tu tires toujours aussi bien, grand frère », lança la voix tremblante de Cassian depuis l’obscurité du vestibule.
Il était seul désormais. Ses hommes de main gisaient sur le marbre. Mais il savait que j’étais touché, et il savait que je ne pouvais pas me lever pour le poursuivre.
Le bruit d’un briquet métallique claqua dans l’ombre.
« Tu sais ce que j’ai découvert en fouillant tes dossiers financiers, Dominic ? » reprit Cassian en avançant lentement, pas à pas, rasant le mur opposé. « Tu n’as jamais transféré les actifs de ta mère sur les comptes de l’organisation. Tu les as mis dans un fonds de fiducie intouchable. Pour qui ? Tu n’as pas de descendance. Pas d’amis. Rien. Tu vis comme un rat paralysé dans un mausolée en or. »
Il apparut dans la lumière diffuse d’un éclair, son arme braquée à deux mains, pointée droit sur mon torse.
« Et maintenant, tu vas mourir pour une souillon et son bâtard », ricana-t-il, un rictus de mépris aux lèvres. « Tu crois que je ne l’ai pas vue courir vers le sous-sol ? Dès que j’en aurai fini avec toi, je descendrai avec une torche à acétylène. Je ferai ouvrir cette porte, Dominic. Et je te promets qu’elle regrettera d’avoir accepté ce boulot de nettoyage. »
À cet instant précis, une fureur glaciale, absolue, anéantit toute trace de douleur ou de fatigue en moi. Ce n’était plus la simple volonté de défendre mon territoire ou mon nom. C’était la certitude viscérale qu’aucun être vivant ne poserait la main sur cette femme et cet enfant tant qu’il me resterait un battement de cœur.
Cassian appuya sur la détente.
Le coup partit en même temps que le mien.
La balle de Cassian heurta l’armature en titane de mon fauteuil à quelques centimètres de ma hanche, faisant violemment dévier le mécanisme dans une gerbe d’étincelles. Le choc me fit basculer sur le côté, mon épaule heurtant violemment le sol froid.
Mais ma balle avait trouvé sa cible.
Le projectile de calibre .45 avait frappé Cassian en plein sternum, brisant le plexus et déchirant l’aorte thoracique. L’homme fut projeté en arrière contre la double porte de chêne, son arme lui échappant des mains. Il glissa lentement le long du bois verni, laissant une traînée écarlate épaisse derrière lui, les yeux écarquillés d’incrédulité, son souffle s’échappant dans un gargouillement informe avant que sa tête ne retombe sur sa poitrine.
Le silence retomba sur le manoir. Un silence lourd, absolu, déchiré seulement par le bruit régulier de la pluie qui battait les vitres brisées et le sifflement de ma respiration erratique.