Il remonta en trombe au premier étage. Lucia était assise sur le lit, recroquevillée contre les oreillers, terrorisée par les cris d’en bas.
— Ben, ordonna Michael en fermant les rideaux de la chambre. Tu t’enfermes ici à double tour avec Lucia. Tu ne réponds à personne d’autre qu’aux policiers en uniforme. Tu as compris ? Si quelqu’un d’autre frappe, tu ne bouges pas.
Ben hocha la tête, les mâchoires serrées.
— Prends soin d’Iris, Michael… s’il te plaît. Je ne voulais pas que maman lui fasse du mal.
Michael posa une main tremblante mais protectrice sur le crâne du garçon, puis descendit vers le garage. Il monta dans son vieux pick-up tout-terrain à moteur V8, démarra en trombe dans une odeur de gomme brûlée et pulvérisa la porte basculante en marche arrière sans même attendre qu’elle soit complètement levée.
Dehors, le crépuscule d’automne s’était évanoui pour laisser place à une nuit d’encre, balayée par une pluie fine et glaciale qui transformait le bitume en miroir noir.
Chapitre 5 : Le hangar de Miller’s Creek
Le trajet fut une lutte acharnée contre la montre et la cécité partielle. Les phares des voitures en sens inverse explosaient en halos éblouissants à travers la cornée irritée de Michael. Chaque seconde perdue était une seconde de plus où la vie d’Iris ne tenait qu’au fil fragile de la cruauté d’un psychopathe.
Sur le siège passager, Michael avait posé la masse en fer et une puissante lampe torche tactique.
Il quitta l’autoroute pour s’engager sur la route départementale défoncée menant à Miller’s Creek. Les lampadaires disparurent, remplacés par les silhouettes squelettiques des arbres marécageux fouettés par le vent. Le chemin de terre boueux fit tressauter le pick-up, les essuie-glaces luttant vainement contre les paquets d’eau boueuse projetés sur le pare-brise.
Au bout du sentier, dissimulée derrière un rideau de saules pleureurs et de carcasses rouillées de conteneurs maritimes, se dressait la structure métallique du hangar.
Et là, stationné de travers sous un auvent en tôle ondulée, se trouvait le SUV noir de Fiona. Le moteur était encore chaud, de la vapeur s’élevant de sa calandre. Elle était arrivée quelques minutes avant lui.
Michael éteignit ses feux deux cents mètres avant le site, laissant son véhicule glisser sur le bas-côté herbeux avant de couper le contact. Le silence retomba, troublé uniquement par le clapotis de l’eau noire du canal contre les pontons pourris et le martèlement de la pluie sur les tôles.
Empoignant la masse d’acier et la lampe éteinte, Michael s’avança à pas de loup à travers la boue liquide. Il longea la paroi du bâtiment, cherchant une ouverture. Une odeur de gazole, de vase et de graisse moteur imprégnait l’atmosphère.
À travers une vitre brisée et colmatée par du plastique sale, une faible lumière jaune filtrait. Michael colla son visage contre la fissure et regarda à l’intérieur.
Ce qu’il vit lui fit monter le sang à la tête dans un vertige meurtrier.
Au centre de l’immense pièce poussiéreuse, éclairée par deux projecteurs de chantier branchés sur un groupe électrogène bruyant, se tenait Iris. La petite fille était assise sur une caisse en bois, ligotée par les poignets et les chevilles avec du gros ruban adhésif d’emballage, sa bouche scellée par une bande grise. Ses yeux mouillés de larmes fixaient le sol avec une terreur indicible, son petit corps secoué de spasmes silencieux.
Devant elle, Samuel — un colosse aux cheveux ras, vêtu d’une veste de treillis élimée — chargeait nerveusement des bidons d’essence à l’arrière d’un bateau à moteur amarré au quai intérieur ouvrant directement sur le bras du fleuve.
Et près d’eux, Fiona marchait de long en large, hystérique, gesticulant avec fureur.
— Il a forcé la porte, je te dis ! criait-elle pour couvrir le ronronnement du générateur. Il sait tout ! Il a prévenu quelqu’un, j’en suis sûre ! On n’a plus le temps pour les papiers du coffre ! On doit nettoyer ça maintenant et passer en Géorgie !
— Et la gamine ? grogna Samuel d’une voix sourde et brutale en désignant Iris d’un coup de menton. On ne peut pas traverser trois États avec une gosse attachée à l’arrière. Si on se fait contrôler, c’est la perpétuité directe pour enlèvement.
Fiona s’arrêta net. Elle fixa Iris avec un regard dépourvu de la moindre étincelle d’humanité. Une obscurité totale, absolue.
— Le canal est profond de dix mètres ici, Samuel. Il suffit d’alourdir le sac avec des pièces de moteur. Elle ne flottera jamais. On dira qu’elle est tombée dans la rivière près de la maison et que le courant l’a emportée. Tout le monde sait qu’elle jouait près de la berge ces derniers temps.
— Maman… parvint à gémir Iris à travers le ruban adhésif, ses yeux suppliant la femme qui avait partagé ses petits-déjeuners pendant un an.
Fiona s’approcha de l’enfant et leva la main, prête à la gifler pour la faire taire.
Elle n’en eut jamais le temps.
Chapitre 6 : Le fracas et la fureur
Dans un rugissement métallique terrifiant, la porte latérale du hangar vola en éclats sous l’impact d’un projectile de cinquante kilos : Michael avait jeté un lourd bloc de béton à travers le panneau de bois vermoulu, avant de s’engouffrer dans la brèche comme une tornade de fureur.
— ÉLOIGNE-TOI D’ELLE !
L’écho de son hurlement figea instantanément les deux monstres. Fiona poussa un cri d’orfraie, trébuchant en arrière. Samuel, réagissant par réflexe militaire, tira un lourd couteau de chasse de sa ceinture et fit volte-face.
— Carter ?! Comment t’as trouvé cet endroit, espèce de…
Michael ne lui laissa pas le temps de terminer sa phrase. Oubliant toute prudence, toute douleur, il chargea le colosse avec la masse levée à deux mains. Samuel tenta une esquive latérale pour planter sa lame, mais le manche en frêne s’abattit avec un bruit mat et terrible sur son épaule gauche. La clavicule céda dans un craquement sinistre. Samuel hurla de douleur, lâchant son couteau qui glissa dans les eaux sombres du canal d’amarrage.