Chapitre 2 : Le masque se fissure
Michael traversa le palier d’un pas ferme, portant Lucia blottie contre lui. Il fit signe à Ben de reculer vers la chambre d’amis.
— Reste là-bas avec elle, murmura-t-il en déposant délicatement la fillette sur le lit avant de fermer la porte à clé de l’extérieur. Si tu fais le moindre bruit, elle saura.

Ben hocha la tête, les yeux baignés de larmes, incapable d’articuler un son. Michael glissa la clé dans sa poche et commença à descendre le grand escalier en bois ciré. À chaque marche, la silhouette de Fiona se précisait dans le hall d’entrée.

Elle avait retiré son élégant imperméable beige, laissant apparaître son tailleur impeccable de femme sans histoire. Elle posait ses clés et son sac à main de créateur sur le guéridon en acajou avec cette gestuelle mesurée, presque maniaque, qui avait jadis séduit Michael par sa rigueur apparente.

— Michael, tu n’as pas entendu mon message ? demanda-t-elle sans se retourner, arrangeant machinalement des fleurs séchées dans un vase. L’infirmière scolaire m’a appelée. Elle prétend qu’Iris est confuse, qu’elle fabule. Je lui ai dit que la petite était fiévreuse depuis hier soir. Il faut surveiller ce qu’elle raconte, les enfants de cet âge ont une tendance malsaine à inventer des drames pour attirer l’attention après la perte d’une…

Elle se retourna, un sourire condescendant aux lèvres. Le sourire mourut instantanément.

Michael ne descendait pas comme un mari rentrant du travail. Il descendait comme un juge s’avançant vers l’échafaud, ses vêtements couverts de poussière de plâtre, ses jointures écorchées et ensanglantées, ses yeux injectés de sang fixés sur elle avec une haine pure.

— Michael ? Qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu as fait à tes mains ?

Il s’arrêta au bas des marches, à deux pas d’elle. L’air entre eux semblait prêt à s’enflammer.

— Combien de temps, Fiona ? demanda-t-il d’une voix basse, presque murmurée, mais vibrant d’une fureur contenue qui fit reculer la femme d’un demi-pas.
— De quoi parles-tu ? Tu as l’air fou, tu me fais peur…
— Ne joue pas à ça ! hurla-t-il soudain, sa voix faisant vibrer les lustres de verre. Combien de temps as-tu laissé cette enfant crever de faim dans mon grenier pendant que tu me préparais le dîner et que tu bordais ma fille ?!

Le visage de Fiona passa par une succession stupéfiante de décompositions. La surprise, la stupeur, puis un rictus de mépris glacial effaça toute trace de l’épouse douce et attentionnée qu’elle avait jouée pendant plus d’un an. Ses traits se durcirent, ses lèvres fines devinrent une ligne blanche et tranchante.

— Tu es monté, lâcha-t-elle d’un ton plat, dénué de la moindre émotion humaine. Tu as forcé la porte.
— C’est ta fille, n’est-ce pas ? La sœur de Ben. Tu as prétendu qu’elle était morte d’une malformation cardiaque quand nous nous sommes rencontrés ! Tu as pleuré sur mon épaule en racontant ses funérailles !
— Elle n’aurait jamais dû exister, cracha Fiona, ses yeux noirs lançant des éclairs de venin. Tu ne sais rien de ce que j’ai traversé ! Son père m’a tout pris, il m’a laissée avec deux gosses et des dettes jusqu’au cou ! Quand je t’ai rencontré, tu cherchais une femme respectable, une mère pour Iris, un foyer stable. Pas une traînée avec deux bouches inutiles à nourrir ! Ben est docile, il sait se tenir. Mais elle… elle lui ressemble tellement. Chaque fois qu’elle me regarde, je vois son père. Elle est vicieuse, ingérable, malade !

Michael sentit son estomac se soulever de dégoût face à cette monstruosité méthodique.
— Tu l’as enfermée comme un animal… Tu l’as torturée sous mon propre toit !
— Je l’ai mise là en attendant ! se justifia-t-elle avec une logique délirante, sans le moindre remords. Juste quelques semaines, le temps que la vente de son ancienne assurance-vie soit réglée, le temps que je trouve un internat à l’étranger ! Mais tu devais tout gâcher avec ta fille pleurnicheuse ! Iris n’avait pas le droit de fouiner ! Je l’avais prévenue… je lui avais dit ce qui arrivait aux petites filles trop curieuses.

Un éclair de lucidité traversa l’esprit de Michael. L’école.
— Iris… Où est Iris, Fiona ? Tu étais censée la récupérer chez l’infirmière avant de passer à la pharmacie !
Fiona eut un sourire terrifiant, lent, calculateur.
— Tu crois que je suis stupide, Michael ? Tu crois que je n’ai pas vu ton regard à l’école quand Iris a essayé de donner son mot à Helen ? J’ai bien vu que tu commençais à douter de moi. Iris n’est pas à la maison. Et si tu veux la revoir vivante, tu vas monter chercher Lucia, la remettre dans le coffre de ma voiture, et me laisser partir avec elles sans appeler la police.

Chapitre 3 : La toile d’araignée
La révélation frappa Michael comme un coup de massue en plein plexus. Son souffle se coupa. Sa petite fille de six ans, la chair de sa chair, le souvenir vivant de son épouse disparue, était entre les mains des complices de cette folle. Ou pire, abandonnée quelque part dans le froid de novembre.

— Qu’est-ce que tu lui as fait ? rugit-il en faisant un pas menaçant vers elle.
Fiona ne cilla pas. Elle plongea la main dans la poche de son manteau et en sortit un petit téléphone prépayé, ainsi qu’une bombe lacrymogène de qualité militaire qu’elle pointa vers ses yeux.
— Recule, Michael. Si je n’envoie pas un message codé toutes les trente minutes à mon frère Samuel, il sait exactement quoi faire de la petite. Il l’emmène hors de l’État. Tu ne la reverras jamais. Tu finiras ta vie à chercher des ossements dans les forêts du nord.

Samuel. Le frère cadet de Fiona, un individu louche, marginal et taciturne, que Michael n’avait croisé que deux fois lors de dîners de famille malaisants. Il avait toujours trouvé cet homme fuyant et agressif, mais Fiona prétendait qu’il souffrait de traumatismes après un passage dans l’armée. En réalité, ils formaient une cellule de prédateurs opportunistes.