— Qu’est-ce que tu veux ? haleta Michael, levant les mains pour désamorcer l’escalade, le cœur broyé par l’angoisse pour Iris.
— Ce que j’ai toujours voulu : ma part. Tu vas aller chercher les dossiers du coffre-fort dans ton bureau. Les titres de propriété de cette maison, les obligations au porteur de ton père, et tout le liquide que tu gardes pour tes investissements. Ensuite, tu prends Lucia, tu la mets dans un sac de sport, et tu la déposes sur la banquette arrière de mon SUV. Dès que Samuel aura passé la frontière du comté avec Iris et que j’aurai validé les fonds, il déposera Iris dans une station-service. Pas avant.
Michael jaugea la distance. Fiona était à moins de deux mètres. Mais si elle utilisait le gaz, s’il perdait la vue ne serait-ce que dix secondes, elle pouvait s’enfuir, verrouiller la maison, ou donner l’ordre à son complice d’éliminer le témoin gênant. Et Iris n’avait que six ans. Elle devait être terrifiée, frigorifiée, seule dans l’obscurité.
À l’étage supérieur, un craquement discret se fit entendre. Ben avait entrouvert la porte de la chambre. Les yeux du garçon, rougis par les larmes, croisèrent ceux de sa mère à travers la balustrade.
— Benji… mon ange, roucoula Fiona d’une voix subitement mielleuse mais glaciale. Viens voir maman. Descends. Nous partons en voyage tous les deux, comme prévu. Laisse ce pauvre homme avec ses fantômes.
Le petit garçon descendit deux marches, les jambes flageolantes. Il regarda sa mère, puis son regard glissa vers Michael, dont le visage ne reflétait pas la haine contre lui, mais une douleur infinie et paternelle. Michael s’était toujours comporté comme un père aimant pour Ben, l’emmenant au baseball, l’aidant pour ses devoirs, comblant le vide d’une enfance marquée par la violence.
— Maman… murmura Ben, la voix brisée par un sanglot. Tu avais dit que tu allais juste envoyer Lucia dans une école pour enfants malades. Tu avais juré qu’elle avait des médecins là-haut ! Pourquoi elle a faim ? Pourquoi tu lui as fait mal ?
— Tais-toi, petit imbécile ! siffla Fiona, son masque de mère parfaite se déchirant à nouveau. Descends tout de suite ou je te laisse ici crever avec eux !
Ce mot — crève — adressé à son propre fils, agit comme un électrochoc sur le garçon. Ben recula d’un pas, terrifié par cette étrangère aux yeux injectés de folie qui portait le visage de sa mère.
Profitant de la seconde d’inattention où Fiona levait la tête pour foudroyer son fils du regard, Michael tenta une feinte. Il fit mine de se tourner vers son bureau, avant de pivoter brusquement sur son pied d’appui pour se jeter sur elle.
Mais Fiona possédait les réflexes d’un animal traqué. Elle pressa la détente de l’aérosol. Un nuage dense de gaz poivré orange explosa dans la pièce.
Une douleur indicible déchira les yeux et la gorge de Michael. L’acide le brûlait comme de la lave. Privé d’oxygène, aveuglé instantanément, il trébucha contre la commode du hall, renversant la lampe en bronze qui s’écrasa sur le carrelage avec un fracas assourdissant.
— Tu l’auras voulu, imbécile, cracha la voix de Fiona, étouffée par le tissu de son col qu’elle avait remonté sur son nez. Samuel va recevoir le signal. Adieu, Michael.
Le bruit sec des talons claqua sur le sol, suivi du claquement lourd de la porte d’entrée qui se refermait à clé.
Chapitre 4 : La chasse dans le brouillard
Michael était au sol, suffoquant, toussant à s’en déchirer les poumons. Ses paupières étaient soudées par une brûlure chimique intolérable. Chaque inspiration lui donnait l’impression d’avaler du verre pilé.
Iris. Pense à Iris.
Il rampa vers la cuisine sur les genoux, guidé par la seule mémoire de sa maison. Il atteignit l’évier, ouvrit le robinet d’eau froide au maximum et plongea son visage sous le jet glacé, frottant frénétiquement ses yeux avec le liquide salvateur pour éliminer les résidus d’oléorésine de capsicum. La douleur était féroce, mais la rage et l’adrénaline prenaient le dessus. Après trois minutes d’un calvaire insoutenable, il parvint à entrouvrir ses paupières gonflées dans un brouillard larmoyant et rougeâtre.
Des petits pas précipités arrivèrent dans la cuisine. Ben était là, tenant dans ses mains une serviette mouillée et le vieux téléphone fixe sans fil de la maison.
— Michael ! Tiens… elle a pris son téléphone mais elle a laissé son sac sur le siège de l’entrée ! Je l’ai vu !
Michael saisit la serviette, essuyant son visage d’un geste brutal.
— Ben, écoute-moi très attentivement. Où est ton oncle Samuel ? Où emmènerait-il Iris ? Réfléchis ! Tu es allé chez lui ?
Le garçon tremblait de tous ses membres, mais la terreur avait cédé la place à une volonté désespérée de racheter son silence passé.
— Il… il a un hangar à bateaux désaffecté près du vieux canal, derrière la scierie abandonnée de Miller’s Creek. Maman disait toujours que personne n’y allait jamais parce que les berges sont pourries. Samuel y répare de vieux moteurs volés !
Miller’s Creek. Une zone industrielle à demi-submergée par la végétation et les marais, située à vingt minutes au nord de la ville. Un endroit parfait pour faire disparaître un corps ou séquestrer quelqu’un dans l’indifférence totale.
Michael composa immédiatement le 911 sur le combiné fixe.
— Police secours, quelle est votre urgence ?
— Écoutez-moi très bien, articula Michael, forçant sa gorge brûlée à produire des sons audibles. Mon nom est Michael Carter. Ma fille Iris, six ans, a été enlevée par Samuel Vance et Fiona Carter. Ils séquestraient également une enfant de cinq ans, Lucia Vance, dans notre grenier. Envoyez des secours d’urgence médicale au 14 rue des Ormes pour deux enfants en danger de mort immédiate. Et dépêchez toutes vos unités vers les anciens hangars de Miller’s Creek ! Ils ont ma fille !
Sans attendre la confirmation de l’opératrice stupéfaite, Michael raccrocha. Le protocole policier prendrait trop de temps. Entre le déploiement des patrouilles, les vérifications d’usage et les barrages, Fiona aurait déjà rejoint son frère et le sort d’Iris serait scellé.