— Ton père et moi avons commencé dans un hangar sans chauffage avec une table en contreplaqué et cent cinquante dollars en poche, Jackson. Nous n’avons jamais trahi personne pour réussir. Nous avons travaillé jour et nuit, avec honneur et dignité. Tu as cru que cet argent t’était dû par droit de naissance. Tu as oublié que la fortune n’est rien sans l’âme qui la soutient.

Je me penchai légèrement vers lui, afin qu’il puisse voir de très près la coupure rouge qui marquait ma peau au-dessus de mon oreille.

— Tu n’iras pas en prison, Jackson. Marcus veillera à ce que les banques saisissent tes biens personnels sans t’envoyer derrière les barreaux. Mais tu vas travailler. Pour la première fois de ta vie, tu vas devoir payer chaque centime de ce que tu as gaspillé. Tu n’auras plus de chauffeur, plus d’appartement de luxe, plus de champagne à mille dollars la bouteille. Tu vas vivre comme ton père a vécu à vingt ans. Et peut-être, dans dix ou vingt ans, si tu parviens à te regarder dans un miroir sans avoir honte de ce que tu es devenu, tu comprendras ce que signifie le nom des Sterling.

— Maman… supplia-t-il une dernière fois, le front collé contre le bois du plancher.

— Adieu, Jackson, dis-je en me redressant.

Je tournai le dos à mon fils et m’avançai vers la sortie, mon pas résonnant avec une régularité de métronome dans l’immense salle déserte.

Judith m’attendait près des portes. Elle passa son bras sous le mien avec une fierté immense qui brillait dans ses yeux humides.

Lorsque nous sortîmes sous le porche de l’hôtel Westbrook, les journalistes et les photographes se précipitèrent vers nous, leurs flashs crépitant dans la pénombre de la fin d’après-midi. Certains me criaient des questions sur mon crâne rasé, d’autres sur l’arrestation de la mariée, d’autres encore sur l’avenir de l’empire Sterling.

Je ne baissai pas la tête. Je ne cherchai pas à dissimuler mes cicatrices. Je regardai les objectifs des appareils photo droit devant moi, le visage impassible, d’une sérénité royale.

La limousine noire glissa silencieusement jusqu’au bas des marches. Le chauffeur nous ouvrit la portière.

Avant de monter à bord, je me retournai une dernière fois pour contempler la façade imposante de l’hôtel Westbrook où venait de se consumer le mensonge qui aurait pu détruire ma vie. Le vent d’automne caressa mon crâne nu, mais cette fois, je ne ressentis aucune brûlure. Je ne ressentis que la fraîcheur vivifiante de la liberté retrouvée.

— Où allons-nous, madame ? demanda le chauffeur en fermant la portière.

Je m’adossai confortablement contre le cuir souple de la banquette, pris la main de ma sœur dans la mienne, et souris enfin avec la plénitude d’une femme qui venait de reprendre possession de son destin.

— À Fox Hollow, répondis-je doucement. Ramenez-moi chez moi. J’ai une nouvelle vie à construire.