— Frank avait mis une clause suspensive, Marcus. Rappelle-toi les termes exacts. « La décision finale appartiendra exclusivement et sans recours possible à Eleanor Sterling, jusqu’à la seconde précédant l’exécution du virement. » Est-ce exact ?

— C’est exact, admit l’avocat d’une voix assombrie. Mais qu’est-ce qui se passe ? Il y a une heure, tu hésitais encore.

— Natalie s’est introduite chez moi la nuit dernière. Elle m’a rasé le crâne pendant mon sommeil, elle a découpé ma robe et elle a volé les bijoux de famille, y compris la Patek Philippe de Frank et le saphir de ma mère. Et Jackson vient de me demander de partir pour ne pas faire d’esclandre.

Cette fois, Marcus ne posa aucune question juridique. Il laissa échapper un juron étouffé, lui d’ordinaire si compassé.

— Mon Dieu, Eleanor… Est-ce que tu es en sécurité ? Est-ce que tu as appelé la police ?

— Pas encore. Si j’appelle la police maintenant, Jackson couvrira Natalie. Il dira que j’invente, que je perds la tête, et la presse en fera ses choux gras pendant six mois sans que justice ne soit faite. Je veux des preuves irréfutables, Marcus. Je veux que tout s’effondre sous leurs pieds au moment exact où ils croiront avoir triomphé.

— Qu’attends-tu de moi ? demanda Marcus, son ton changeant instantanément pour adopter la précision chirurgicale qui avait fait de lui le juriste le plus redouté de la ville.

— Retrouve-moi à mon domicile dans vingt minutes. Fais venir Walter Brennan, le responsable de la sécurité de la holding, et deux de ses meilleurs enquêteurs privés. Prends également avec toi une copie certifiée conforme des statuts de la fondation familiale et les relevés bancaires du compte séquestre.

— J’y serai dans un quart d’heure, répondit-il avant de raccrocher.

Lorsque la berline noire de Judith s’engagea dans l’allée de gravier de ma propriété de Fox Hollow, la maison semblait étrangement silencieuse. C’était un manoir en briques victoriennes entouré de chênes centenaires, un endroit où j’avais élevé mon fils et pleuré la mort de l’homme de ma vie. Aujourd’hui, chaque fenêtre me paraissait hostile, comme si les murs eux-mêmes avaient été souillés par l’intrusion de la nuit dernière.

Rosa, ma gouvernante depuis plus de quinze ans, nous attendait sur le perron, tordant son tablier blanc entre ses mains calleuses. Ses yeux étaient rouges et gonflés.

— Madame Eleanor ! s’écria-t-elle en se précipitant vers moi dès que je posai le pied à terre. Je vous en supplie, pardonnez-moi ! J’aurais dû vous réveiller… J’aurais dû comprendre !

— Calme-toi, Rosa, lui dis-je d’une voix posée en franchissant le seuil. Tu n’y es pour rien. Raconte-moi exactement ce que tu as vu, une fois de plus, mot pour mot.

Marcus Vance et Walter Brennan, un ancien colonel des services de renseignement à la carrure massive et aux cheveux rasés de près, arrivèrent moins de dix minutes plus tard. Nous nous installâmes dans le grand salon bibliothèque, là où le portrait à l’huile de Frank dominait la cheminée de marbre.

Walter Brennan ouvrit une mallette noire renforcée et sortit une série de disques durs et de câbles.

— Madame Sterling, mes hommes ont commencé à analyser les sauvegardes du système de télésurveillance dès votre premier appel ce matin, expliqua-t-il calmement. Comme vous le savez, notre réseau domestique utilise un chiffrement militaire. Le code utilisé pour désactiver l’alarme périphérique à 22 h 17 hier soir est bien celui enregistré au nom de Natalie Evans. Ce code lui avait été attribué il y a trois semaines à la demande de votre fils, officiellement pour qu’elle puisse déposer ses affaires pour la lune de miel.

— Et les caméras ? demanda Marcus en ajustant ses lunettes à monture dorée.

— C’est là que les choses deviennent intéressantes, continua Walter en branchant son ordinateur portable sur le grand écran du salon. Deux caméras extérieures ont été neutralisées avec un spray opaque vers 22 h 10. Mais Natalie ignorait une chose essentielle : lors de la rénovation de l’aile est l’année dernière, monsieur Frank avait fait installer des caméras à sténopé, invisibles à l’œil nu, dissimulées dans les moulures du plafond et les détecteurs de fumée. Ces caméras enregistrent sur un serveur local totalement indépendant et invisible depuis l’interface standard.

Walter pressa une touche. L’écran s’illumina, affichant une image en haute définition, d’une netteté impitoyable malgré la faible luminosité nocturne.

Je serrai les accoudoirs de mon fauteuil jusqu’à m’en blanchir les jointures.

On voyait la porte de service de la cuisine s’ouvrir. Natalie entra, vêtue d’un jean sombre et d’un pull à capuche noir. Elle portait des gants en latex. Elle marchait d’un pas assuré, connaissant parfaitement la disposition des pièces. Quelques secondes plus tard, la caméra du palier du premier étage la montrait montant l’escalier, tenant dans sa main droite un grand sac en toile cirée et, dans sa main gauche, un objet métallique rectangulaire. Une trousse de barbier.

Walter fit avancer la vidéo en accéléré, puis revint à la vitesse normale.

La porte de ma chambre s’entrouvrit. Natalie se glissa à l’intérieur. Mon cœur se mit à battre avec une violence telle que je crus qu’il allait exploser dans ma poitrine. La caméra grand-angle dissimulée dans le faux détecteur de fumée au-dessus de mon lit montrait toute la scène avec une cruauté clinique.

J’étais profondément endormie, assommée par la tisane à la camomille que Natalie m’avait gentiment préparée la veille au soir avant que nous ne partions pour le dîner de répétition — une tisane dans laquelle elle avait sans doute glissé un sédatif puissant. Sur l’écran, on la voyait s’approcher de mon lit. Elle ne tremblait pas. Elle ne manifestait aucune hésitation.