« Elle ne s’appelle pas Héléna, Diane. Elle s’appelle Milla. Et elle n’est pas ici. »
Le visage de Diane Vaneck se décomposa instantanément. La courtoisie glaciale fit place à une fureur sauvage, presque bestiale, qui déforma ses traits aristocratiques.
« Tu te joues de moi ? » cracha-t-elle en se tournant vers son homme de main. « Jens ! Neutralise-la ! Fais-la parler ! Casse-lui les doigts un par un jusqu’à ce qu’elle crache où elle a planqué la gamine ! »
Weidmann fit deux pas rapides en avant, tirant une arme de poing munie d’un imposant silencieux de sous sa veste. Son regard était froid, professionnel, dénué d’états d’âme.
Mais Carolin ne recula pas d’un millimètre. Elle porta sa main libre à son col, activant le canal radio d’une pression ferme.
« Herr Weidmann ! » lança Carolin d’une voix claire et puissante qui ricocha contre les arches d’acier du pont. « Si vous faites un pas de plus, votre nom, votre matricule des forces spéciales et les enregistrements de vos virements bancaires reçus de la société Vaneck Pharma seront déposés sur les bureaux de la police fédérale de Karlsruhe ! Vous n’êtes pas engagé pour une récupération d’enfant légitime, Weidmann. Vous êtes complice d’un trafic d’organes sur mineur issu d’un clonage clandestin non autorisé ! »
Weidmann s’arrêta net. Ses sourcils se froncèrent. L’homme de main n’était pas un fanatique ; c’était un mercenaire qui calculait ses risques au millimètre près.
« Qu’est-ce qu’elle raconte, Diane ? » demanda-t-il d’une voix rauque, sans baisser complètement son arme, mais sans avancer davantage. « Vous m’avez dit qu’il s’agissait d’une ordonnance de garde officielle contestée par une folle. Vous n’avez jamais mentionné de trafic biologique ni de manipulation fœtale. »
« Ne l’écoute pas, imbécile ! » hurla Diane, perdant tout contrôle d’elle-même, ses ongles impeccablement manucurés s’enfonçant dans le tissu de son propre manteau. « Elle bluffe ! C’est une criminelle, une menteuse qui a séquestré ma propriété ! Abats-la ! Je doublerai ta prime ! Je te paie deux millions d’euros sur un compte numéroté dès que nous serons en Suisse ! »
« Elle ne bluffe pas, » reprit Carolin en sortant la clé USB de sa poche pour la brandir vers la lumière des réverbères. « Tout est là-dedans. Les dossiers de Tbilissi, les protocoles de greffe létale programmés pour sauver votre fille Léonie aux dépens d’un enfant de quatre ans. Et pendant que nous parlons, mon associé vient de lancer le transfert automatique vers toutes les rédactions d’Europe. »
Au même instant, le téléphone portable personnel de Diane Vaneck, resté dans la poche de son manteau, se mit à vibrer avec une frénésie anormale. Puis ce fut celui de Weidmann. Une notification d’alerte d’urgence financière retentit, suivie d’un signal sonore de messagerie chiffrée.
Weidmann sortit son appareil de sa main gauche, jeta un coup d’œil rapide à l’écran, et son visage vira au gris cendre.
« C’est sur le fil Reuters… » murmura-t-il, abasourdi. « Le parquet général de Francfort vient d’ouvrir une information judiciaire pour crimes contre la personne humaine et violation de la loi sur la bioéthique. Les actions Vaneck sont suspendues à la bourse de Zurich. »
Diane se figea, les yeux exorbités, fixant l’écran de son propre téléphone où défilaient des dizaines d’appels en absence des membres du conseil de surveillance de sa multinationale. Sa forteresse d’argent, de pouvoir et d’impunité juridique venait de s’effondrer en un clin d’œil sous ses pieds.
« Non… non, non, non ! » éructa-t-elle, prise d’une folie furieuse. « Léonie ! Ma fille a besoin de cette moelle ! C’est ma création ! J’ai payé pour chaque cellule de son corps ! Cet enfant m’appartient ! »
Dans un élan de rage désespérée, Diane plongea la main dans son sac à main, en sortit un petit revolver de poche chromé à crosse de nacre et visa directement le visage de Carolin.
« Dis-moi où elle est ou je te fais sauter la cervelle ici même ! »
Mais avant qu’elle ne puisse presser la détente, un claquement sec, assourdi par un modérateur de son, déchira la brume du pont.
Weidmann venait de tirer.
La balle faucha l’avant-bras de Diane Vaneck. Le revolver chromé vola par-dessus le parapet en fonte et disparut dans les eaux noires et tourbillonnantes de la Havel avec un minuscule clapotis. Diane poussa un hurlement strident de douleur et de stupeur, s’effondrant sur le béton froid, tenant son bras ensanglanté contre sa poitrine, son manteau de luxe se gorgeant d’une tache rouge sombre qui s’étendait à vue d’œil.
Weidmann rangea calmement son arme sous sa veste, jeta un regard froid à la femme brisée à terre, puis tourna les yeux vers Carolin.
« Vous avez dix minutes pour disparaître avec la petite, » dit-il d’une voix sans timbre, dénuée de menace comme de compassion. « Après cela, la police criminelle fédérale investira les lieux. Et je serai déjà très loin. »
Sans ajouter un mot, l’ancien militaire remonta dans la berline noire, fit demi-tour sur le pont en faisant crisser ses pneus sur le bitume humide, et disparut à vive allure en direction des faubourgs de Berlin.
Carolin resta seule sur le pont face à Diane Vaneck qui gisait à terre, se tordant de douleur, gémissant des paroles incohérentes où se mêlaient le nom de sa fille mourante à Zurich, des malédictions et des menaces brisées par des sanglots hystériques.
Carolin s’approcha lentement de la femme au sol. Elle ne ressentait plus aucune peur, ni même de la colère. Seulement un dégoût profond, immémorial, face à cette monstruosité moderne qui avait cru pouvoir transformer la chair et l’innocence d’un enfant en une simple monnaie d’échange génétique.
Elle ramassa l’enveloppe de non-lieu que Diane avait jetée par terre quelques minutes plus tôt, s’assura que les sceaux officiels étaient intacts, puis s’agenouilla près de son ennemie terrassée.