Carolin porta ses deux mains à sa bouche pour étouffer un haut-le-cœur. Elle regarda Milla, qui venait d’avaler son lait chaud et s’était endormie instantanément sur le canapé, le visage enfin détendu dans un sommeil d’épuisement total, serrant son lapin gris contre sa joue d’enfant.
« Un clone… » murmura Carolin, le souffle coupé par l’horreur du mot.
« Non, pas un clone au sens de la science-fiction, » corrigea Marc avec une précision chirurgicale. « Une chimère génétique, un être humain à part entière, doté d’une conscience, d’une âme et de sentiments, mais dont le système immunitaire a été modifié en laboratoire pour être transparent à celui de sa sœur aînée. Mais le projet a été interrompu quand les autorités fédérales suisses ont commencé à enquêter sur les disparitions de cobayes humains. Diane Vaneck a dû fermer le laboratoire en catastrophe. Tobias Richter s’est chargé de faire disparaître les preuves matérielles en échange de participations financières massives. Mais au lieu de détruire le nourrisson comme le protocole de Diane l’exigeait, Tobias l’a volé pour avoir une police d’assurance absolue contre Diane. »
« Et aujourd’hui, la fille aînée de Diane est en train de mourir, » comprit Carolin avec une lucidité glaciale.
« Exactement. Léonie n’a plus que quelques jours à vivre sans une greffe de moelle osseuse massive et précoce, qui nécessite un prélèvement chirurgical d’une agressivité telle qu’une enfant de quatre ans n’a presque aucune chance d’y survivre sans séquelles neurologiques et physiques irréversibles. Diane Vaneck n’est pas venue récupérer sa fille par instinct maternel. Elle est venue récolter son organe. »
Un silence sépulcral s’abattit sur l’atelier. Le crépitement du poêle à bois semblait résonner comme une horloge funèbre.
« Que faisons-nous ? » demanda Carolin, les yeux brûlants de larmes qu’elle refusait de laisser couler. « Si je vais voir la justice, ils prendront des semaines pour authentifier ces dossiers. Diane aura déjà fait transférer Milla hors de l’espace Schengen par un vol sanitaire privé depuis l’aérodrome de Schönhagen. Je connais leurs méthodes. »
Lindemann se redressa, se frotta les yeux d’un geste las, puis un rictus sombre apparut au coin de ses lèvres minces.
« Diane Vaneck a un point faible, Carolin. Une faille monumentale qu’elle n’a jamais pu combler malgré sa fortune et ses cohortes d’avocats véreux. »
« Laquelle ? »
« Son ego. Et l’opinion publique. Vaneck Pharma prépare une fusion de dix milliards d’euros avec un conglomérat médical américain le mois prochain. Si son conseil d’administration ou la presse internationale découvrent ne serait-ce qu’un dixième des protocoles de manipulation d’embryons contenus dans cette clé USB, l’action Vaneck s’effondre en bourse en une matinée, le parquet fédéral suisse ouvre une instruction criminelle pour crimes contre l’humanité et Diane passe le restant de ses jours dans un cachot de haute sécurité. »
« Elle s’en moque, Marc. Sa fille aînée est en train de mourir ! Une mère aux abois ne pense plus aux actions en bourse ! »
« Tu as raison, » concéda Marc en la fixant droit dans les yeux. « Mais les mercenaires qui l’accompagnent, eux, pensent à leur liberté et à leur argent. L’homme au volant de la berline noire, celui qui coordonne l’opération, je l’ai reconnu sur les captures de ta caméra de sonnette que j’ai pu extraire tout à l’heure via le serveur distant de ton quartier : c’est Jens Weidmann, un ancien commandant des forces spéciales reconverti dans la sécurité privée pour oligarques. Si Weidmann comprend que Diane l’entraîne dans une opération de prélèvement d’organes clandestin sur un enfant vivant en territoire allemand, il lâchera prise. Ces gars-là ne font pas de peine de prison à perpétuité pour les beaux yeux d’une baronne de l’industrie pharmaceutique. »
Carolin se leva, marchant nerveusement de long en large devant le canapé où Milla dormait d’un sommeil agité. « Comment faire pour que Weidmann l’apprenne sans qu’ils ne nous capturent d’abord ? »
« En leur donnant exactement ce qu’ils attendent, » répondit Lindemann avec un calme terrifiant. « Un rendez-vous. Diane sait que tu es désespérée, que tu n’as pas d’argent liquide et que tu ne pourras pas fuir bien loin avec une fillette de quatre ans recherchée par toutes les patrouilles du Land. Nous allons lui proposer un échange : l’enfant contre ton immunité financière et l’abandon total des poursuites pénales pour enlèvement. »
« Tu veux que je livre Milla ?! » explosa Carolin, prête à sauter à la gorge du journaliste. « Tu es devenu fou, Marc ?! Jamais ! Plutôt mourir sous leurs balles ! »
« Baisse d’un ton, tu vas la réveiller ! » intima Lindemann à voix basse et ferme. « Écoute-moi jusqu’au bout avant de réagir comme une bête traquée. Milla ne sera jamais sur le lieu de rendez-vous. Milla restera ici, cachée dans la chambre forte ventilée sous le plancher de cet atelier, un endroit où personne ne pourra jamais la trouver sans explosifs industriels. C’est toi qui iras. Avec moi en couverture. »
« Et comment allons-nous les piéger ? »
« Diane Vaneck a besoin d’un échantillon sanguin frais pour lancer les protocoles de compatibilité immédiate avec la clinique de Zurich avant de charger l’enfant dans l’avion. Nous allons lui fixer rendez-vous sur le pont de Glienicke, le pont des espions, à minuit. C’est un terrain neutre, exposé à tous les regards, bordé par les eaux de la Havel, impossible à boucler discrètement par des hommes de main privés sans attirer l’attention de la police fluviale et des caméras de sécurité fédérales. Quand elle sera sur le pont, convaincue qu’elle va finaliser sa transaction morbide, nous diffuserons l’intégralité des données de la clé USB simultanément sur les serveurs de Reuters, du Spiegel et sur les messageries privées de chaque membre du directoire de son groupe. »