Un bruit métallique violent retentit au rez-de-chaussée.
La poignée de la porte d’entrée venait d’être secouée avec une vigueur anormale. Puis, des coups sourds et rythmés ébranlèrent le panneau de bois massif.
« Carolin Richter ! Ouvrez cette porte immédiatement ! » La voix masculine était caverneuse, autoritaire, amplifiée par l’écho du porche. « Police criminelle de Potsdam. Nous avons une injonction de justice. Si vous n’ouvrez pas dans les trente secondes, nous forçons l’accès ! »
Carolin sentit un frisson glacial lui paralyser l’échine. Les renforts étaient déjà là. Pas quarante minutes. Moins de quinze. Diane avait accéléré le processus pour ne lui laisser aucun répit.
Elle fourra précipitamment les dossiers médicaux et la clé USB dans son sac à bandoulière, referma le coffre pour ne pas laisser d’indices immédiats, et remonta l’escalier sur la pointe des pieds. Arrivée dans la cuisine, elle aperçut par la fenêtre de derrière deux hommes en blousons civils sombres qui faisaient le tour de la maison par le jardin, contournant l’arroseur automatique qui projetait toujours ses gerbes d’eau avec une régularité de métronome.
Ils n’étaient pas venus pour discuter de la garde d’un enfant. Leurs postures, leurs mains dissimulées sous leurs vestes, l’absence de sirène ou de gyrophare sur les véhicules de police indiquaient qu’il ne s’agissait pas d’une procédure officielle standard. C’étaient des hommes de main engagés pour exécuter une extraction rapide avant que le voisinage ne comprenne ce qui se passait.
« Milla ! » chuchota Carolin d’une voix rauque en arrivant au palier du premier étage.
La porte de la chambre d’enfant s’entrouvrit timidement. La fillette apparut, son petit sac à dos en peluche serré contre sa poitrine, son lapin gris débordant de la fermeture éclair. Ses yeux rouges étaient pleins d’une terreur silencieuse qui déchira l’âme de Carolin.
« On part par la fenêtre du toit, mon cœur, » dit Carolin en la prenant contre elle. « Comme quand on regardait les étoiles l’été dernier. Tu te souviens ? Tu ne dois pas faire un seul bruit. Si tu as peur, tu fermes les yeux et tu serres mon cou le plus fort que tu peux. »
Milla enfouit son visage dans les cheveux de Carolin et hocha vigoureusement la tête.
Carolin se hissa sur le bureau en pin massif, poussa la lucarne de toit à projection qui s’ouvrit dans un grincement discret, et se faufila à l’extérieur sur les tuiles en terre cuite chauffées par le soleil déclinant. L’air frais de la fin d’après-midi lui fouetta le visage. Potsdam s’étendait au loin avec ses toits de brique rouge, ses allées bordées de marronniers et la coupole distante du château de Sanssouci qui brillait d’un éclat mordoré. Mais ce paysage familier et paisible semblait désormais appartenir à un autre monde, un décor de théâtre dont la toile de fond venait d’être déchirée.
En bas, un fracas assourdissant résonna à travers la maison : la porte d’entrée venait de céder sous les coups d’un bélier portatif. Les cris d’hommes résonnèrent aussitôt dans le hall d’entrée, réclamant la fouille immédiate des pièces du rez-de-chaussée.
Carolin ne perdit pas un instant. Rampant le long de la pente du toit, elle progressa vers la gouttière qui surplombait le garage attenant. Le toit plat du garage n’était qu’à deux mètres plus bas. Elle s’assit au bord des tuiles, fit passer Milla devant elle, suspendit la petite fille au-dessus du vide en lui murmurant de plier les genoux, puis la lâcha sur la toiture goudronnée. L’enfant atterrit sans un cri, amortie par ses baskets souples.
Carolin se laissa glisser à son tour. L’impact contre le goudron lui envoya une douleur aiguë dans les chevilles, mais l’adrénaline effaça aussitôt la sensation. Depuis le toit du garage, un treillis de lierre ancien et robuste permettait de descendre directement dans la cour mitoyenne des Meyer, de vieux retraités sourds qui passaient leurs après-midis d’automne devant leur poste de télévision le volume au maximum.
En moins de deux minutes, Carolin et Milla franchirent la clôture de fil de fer des voisins, traversèrent leur potager sans éveiller les soupçons et débouchèrent dans la ruelle arrière qui servait au passage des bennes à ordures du quartier.
La vieille Volkswagen Polo de Carolin n’était évidemment pas utilisable : elle était garée devant la maison, directement sous les yeux de Diane Vaneck et de ses hommes. Mais dans le trousseau de clés trouvé dans le coffre-fort de Tobias, Carolin avait remarqué une étiquette en plastique portant l’adresse d’un box de stockage situé dans la zone industrielle de Babelsberg, à trois kilomètres de là.
« On marche vite, Milla. On ne court pas, on marche d’un bon pas, » chuchota-t-elle en tenant fermement la main de sa fille.
Elles s’engagèrent dans le dédale de sentiers piétons qui serpentait à travers les quartiers résidentiels de la ville. Carolin avait rabattu la capuche de son sweat-shirt pour dissimuler sa joue entaillée et ses cheveux ébouriffés. Chaque son de moteur qui approchait lui faisait glacer le sang. Dès qu’une voiture ralentissait près du trottoir, elle sentait son cœur s’emballer, prête à bondir par-dessus les haies pour disparaître dans les sous-bois du parc voisin.
Pendant la marche, l’esprit de Carolin fonctionnait à un régime frénétique. Diane Vaneck avait prétendu que l’enfant s’appelait Héléna, qu’elle était sa mère. Mais les documents du coffre révélaient une manipulation d’une perversité bien plus monstrueuse : pour Diane, cette enfant n’était qu’un réservoir de cellules souches compatibles pour sauver sa véritable fille biologique, née d’un mariage princier ou aristocratique européen dont le nom apparaissait en filigrane dans les rapports médicaux. Si Diane parvenait à mettre la main sur Milla, la petite fille disparaîtrait dans un réseau hospitalier privé en Suisse ou au Liechtenstein pour subir des prélèvements invasifs dont elle ne sortirait probablement jamais indemne.
Carolin ne pouvait faire confiance à personne. Ni à la police locale, qui pouvait compter dans ses rangs des agents complices ou simplement bernés par les faux mandats d’arrêt rédigés par les avocats de Vaneck, ni aux services sociaux, qui appliqueraient aveuglément les directives de placement sans chercher à comprendre le fond de l’affaire.