Carolin fixa le vieil homme. Son plan était d’une témérité absolue, presque suicidaire. Mais en observant le visage endormi de Milla, la marque de ses petites larmes séchées sur ses joues rondes et innocentes, Carolin comprit qu’elle n’avait plus le choix. La fuite permanente à travers les frontières ne ferait que prolonger l’agonie et priverait cette enfant de toute chance d’avoir une existence normale. Il fallait décapiter la menace à sa racine.
« D’accord, » dit Carolin dans un souffle glacé. « Faisons-le. »
Pendant les trois heures suivantes, Lindemann s’affaira avec une méticulosité de soldat d’ombre. Il prépara un automate de diffusion chiffré sur des serveurs relais en Islande, prêt à expédier les dizaines de gigaoctets de preuves documentaires à minuit précis. Il installa ensuite un émetteur radio miniaturisé sous le col de la veste de Carolin et lui remit un boîtier de détresse relié directement au canal d’urgence de la police fluviale de Berlin-Brandebourg.
Vers vingt-deux heures, Carolin réveilla doucement Milla. Elle l’emmena au fond de l’atelier, où Lindemann avait ouvert une trappe dissimulée sous une rangée de casiers d’outillage. En bas, une petite pièce tapissée de feutre isolant, chauffée et équipée d’un lit de camp, d’une veilleuse douce et d’une réserve d’eau et de friandises attendait l’enfant.
« Milla, regarde-moi, » chuchota Carolin, les larmes coulant cette fois librement sur ses joues, sans qu’elle tente de les masquer. « Maman doit aller régler une chose très importante avec cette dame. Pour que plus jamais personne ne te fasse peur. Tu te souviens de notre cachette secrète ? C’est la meilleure de toutes. Tu restes ici avec ton doudou lapin. Monsieur Marc va refermer la porte, mais tu auras de la lumière, et maman sera de retour avant que le soleil ne se lève. Tu me le promets ? Tu es ma grande fille courageuse. »
La fillette serra son lapin de peluche de toutes ses forces, les yeux brillants d’une sagesse instinctive et douloureuse que les enfants acquièrent lorsqu’ils sentent le danger de mort planer sur leurs parents.
« Tu reviens, maman ? Tu me le jures sur l’étoile du salon ? »
« Je te le jure sur ma vie, mon amour. Rien au monde ne pourra m’empêcher de revenir vers toi. »
Carolin embrassa le front brûlant de Milla, respira une dernière fois l’odeur d’amande de ses cheveux d’enfant, puis se releva d’un coup sec. Elle fit signe à Lindemann. Le journaliste referma l’épaisse trappe d’acier sans un bruit, replaça les casiers et vérifia le verrouillage magnétique. Milla était en sécurité absolue, indétectable aux capteurs thermiques usuels.
À vingt-trois heures quinze, le téléphone jetable préparé par Lindemann composa le numéro privé de Diane Vaneck, dont les coordonnées figuraient sur l’en-tête de l’ordonnance judiciaire.
Diane décrocha à la première tonalité. Sa voix était d’un calme impérial, dénuée de toute émotion humaine.
« Tu as enfin retrouvé la raison, Carolin ? »
« Le pont de Glienicke. Minuit pile, » déclara Carolin d’une voix sourde et sans inflexion. « Tu viens seule, sans tes gorilles. Tu m’apportes les documents originaux de décharge signés par ton magistrat corrompu, et l’annulation certifiée du mandat d’arrêt. En échange, je te remets l’enfant et les certificats de Tbilissi que Tobias avait conservés dans son coffre. »
Un silence moqueur s’étira au bout du fil.
« Tu vois quand tu veux. Tu apprends vite les règles du marché. À minuit. Si je vois l’ombre d’un policier fédéral à moins de cinq cents mètres, l’injonction d’arrestation sera exécutée avec usage immédiat de la force létale pour résistance armée. »
La communication fut coupée.
La nuit était d’une limpidité glaciale sur Potsdam. Un brouillard léger, montant des eaux froides de la rivière Havel, commençait à ramper sur les arches métalliques du pont de Glienicke. Cet édifice mythique, où jadis l’Union Soviétique et les États-Unis échangeaient leurs espions capturés dans le plus grand secret au milieu de la nuit, semblait n’avoir rien perdu de sa vocation d’arène de faux-semblants et de trahisons historiques.
Carolin s’avança sur le pont depuis la rive brandebourgeoise. Ses pas résonnaient lourdement sur le bitume désert. Elle portait un grand sac de voyage en bandoulière, soigneusement rembourré avec des couvertures de laine pour donner l’illusion d’une silhouette d’enfant endormie. À deux cents mètres en arrière, dissimulé dans l’obscurité dense du parc de Babelsberg, Lindemann surveillait la scène avec des jumelles thermiques, un ordinateur portable ouvert sur le siège passager de sa vieille camionnette, le curseur pointé sur le bouton de téléchargement massif.
À l’autre extrémité du pont, côté Berlin, les feux d’une imposante berline noire s’allumèrent brusquement, déchirant la brume de deux rais de lumière crue.
La portière arrière s’ouvrit. Diane Vaneck en descendit avec la même aisance hautaine que dans l’après-midi, vêtue cette fois d’un manteau de laine noir cintré qui soulignait sa silhouette filiforme. Ses escarpins claquaient sur le sol avec une régularité de métronome. Derrière elle, la silhouette trapue de Jens Weidmann s’extirpa du véhicule, restant en retrait près de la calandre, la main droite glissée sous le revers de son veston de cuir sombre.
Les deux femmes s’arrêtèrent à cinq mètres l’une de l’autre, exactement au-dessus de la ligne blanche peinte au milieu du pont qui marquait autrefois la frontière entre l’Est et l’Ouest.
« Où est-elle ? » demanda Diane d’un ton sec, sans un mot de politesse, le regard braqué sur le sac de voyage que Carolin tenait contre ses hanches.
« Les papiers d’abord, » répondit Carolin, sans trembler, le regard planté dans les prunelles claires et inhumaines de son adversaire.
Diane ricana doucement, tira de sa poche une enveloppe de format ministre et la jeta aux pieds de Carolin. « Tout y est. Le procureur a signé le non-lieu pour vice de forme. Tu es libre de retourner à ta pitoyable vie de banlieusarde sans avenir. Maintenant, donne-moi Héléna. L’avion médical décolle dans quarante-cinq minutes de Schönhagen. »
Carolin ne ramassa pas l’enveloppe. Elle fit un pas en avant, la mâchoire serrée, le visage éclairé par les reflets métalliques des arches du pont.