Il lui fallait une aide extérieure, quelqu’un qui n’appartenait ni au cercle de Tobias, ni à l’administration officielle.
Elle se souvint alors de Marc Lindemann.
Marc était un ancien journaliste d’investigation pour le Märkische Allgemeine, un homme brisé par des procès en diffamation intentés par de grands groupes pharmaceutiques après la publication d’un scandale sur des essais cliniques illégaux en Europe de l’Est. Il vivait reclus dans une ancienne imprimerie désaffectée en bordure de la Havel, réparant de vieux moteurs de bateaux pour survivre. Carolin l’avait rencontré deux ans plus tôt lors d’un litige immobilier où Tobias avait tenté d’expulser des locataires sans défense ; Marc avait tenté de monter un dossier contre Tobias avant d’être menacé de mort par des intermédiaires véreux. À l’époque, Carolin, dégoûtée par les méthodes de son mari, avait secrètement transmis à Lindemann des relevés bancaires compromettants qui avaient permis à ces familles de conserver leur logement.
Lindemann lui devait une dette d’honneur. Et surtout, il connaissait les rouages des réseaux clandestins que Diane Vaneck utilisait.
Après quarante minutes d’une marche épuisante à travers les friches ferroviaires et les zones de fret de Babelsberg, Carolin aperçut enfin la silhouette massive de l’ancienne imprimerie, dont les briques rouges noircies par la suie industrielle se découpaient sur le ciel crépusculaire.
Milla n’en pouvait plus. La petite fille traînait les pieds, le visage cireux de fatigue, s’accrochant machinalement aux doigts de Carolin.
« On est bientôt arrivées, trésor, » murmura Carolin en la prenant à nouveau dans ses bras. Ses muscles dorsaux hurlaient de fatigue, mais la terreur agissait comme un anesthésiant puissant.
Elle s’approcha de la lourde porte métallique latérale de l’atelier et frappa trois coups secs, suivis de deux coups plus lents — le signal convenu autrefois avec Lindemann lorsqu’elle lui déposait des documents confidentiels.
Une longue minute s’écoula. Seul le clapotis régulier de la rivière Havel contre les pontons de bois brisait le silence de la zone portuaire désertée. Puis, un judas coulissa avec un grincement d’acier rouillé.
Une paire d’yeux grisâtres, cernés de poches sombres, inspecta la silhouette de Carolin à travers la fente.
« Carolin Richter ? » fit une voix rauque et éraillée par le tabac. « Qu’est-ce que vous fabriquez ici ? Les informations locales parlent d’une alerte enlèvement lancée il y a une demi-heure sur les radios de Brandebourg. Votre nom tourne en boucle sur les terminaux de police. »
« Ouvre, Marc, par pitié, » supplia-t-elle à mi-voix, jetant un coup d’œil angoissé par-dessus son épaule vers la route déserte. « Ce n’est pas ce qu’ils disent. Tu me connais. Tu sais ce que Tobias était capable de faire. Ils veulent détruire cette petite fille. Ouvre cette foutue porte. »
Un cliquetis de pênes massifs retentit, et la porte pivota lourdement vers l’intérieur.
L’antre de Marc Lindemann était un gigantesque hangar encombré d’étagères croulant sous des dossiers d’archives, des pièces mécaniques de marine et des écrans d’ordinateurs poussiéreux clignotant dans la pénombre. L’air y sentait le café froid, l’huile de moteur et le tabac brun.
Dès que la porte fut refermée et barricadée, Marc se tourna vers Carolin. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, le dos voûté, portant un vieux pull en laine râpé et une barbe grise mal taillée. Son regard tomba immédiatement sur Milla, qui s’était blottie contre les jambes de Carolin en tremblant de tout son être.
« Assieds-toi, » dit-il simplement en désignant un vieux canapé en cuir défoncé près d’un poêle à bois qui diffusait une chaleur réconfortante.
Il s’approcha d’une petite kitchenette improvisée, versa un verre de lait dans une casserole qu’il fit chauffer, et tendit une serviette propre imbibée d’eau tiède à Carolin pour nettoyer la plaie sur sa pommette.
« C’est qui la femme sur le trottoir ? » demanda Lindemann d’un ton direct, sans préambule. « Le communiqué officiel affirme que tu es une ancienne nourrice devenue instable qui s’est barricadée avec l’enfant légitime d’une ressortissante suisse de passage en Allemagne. Ils ont diffusé ton portrait-robot sur toutes les chaînes d’information en continu. Le parquet a délivré un mandat de recherche d’urgence pour soustraction de mineur avec violences. »
Carolin poussa un gémissement d’épuisement et ouvrit son sac. Elle étala les dossiers médicaux, les actes de naissance falsifiés et la clé USB sur la table en bois brut où traînaient des tasses sales.
« Regarde ça, Marc. Regarde ce que cette ordure de Tobias m’a caché pendant trois ans. »
Lindemann ajusta ses lunettes de lecture à monture d’acier et commença à feuilleter les documents. Au fur et à mesure que ses yeux parcouraient les lignes dactylographiées, les tampons des cliniques géorgiennes et les analyses sérologiques, son visage déjà sévère se durcit davantage. Ses sourcils se froncèrent jusqu’à former une ligne d’ombre menaçante au-dessus de ses yeux.
« Diane Vaneck… » souffla-t-il, la voix altérée. « Mon Dieu, Carolin… Tu n’as pas la moindre idée de l’engrenage dans lequel tu as mis les pieds. »
« Explique-moi, » exigea Carolin, la voix tremblante. « Dis-moi la vérité, Marc. J’ai le droit de savoir ce que j’ai élevé pendant trois ans dans l’amour le plus pur pendant que ces monstres jouaient aux apprentis sorciers. »
Lindemann se leva, alluma l’un de ses terminaux informatiques et inséra la clé USB après avoir désactivé tous les pare-feux pour éviter toute tentative de géolocalisation automatique.
« Diane Vaneck n’est pas seulement une manipulatrice génétique, » expliqua-t-il en tapant férocement sur son clavier. « Elle est l’héritière des laboratoires Vaneck Pharma, basés à Bâle. Sa première fille, Léonie, a quatorze ans aujourd’hui. Elle est hospitalisée dans une unité de confinement stérile dans une clinique privée sur les hauteurs de Zurich. Leucémie myéloïde chronique réfractaire à tout traitement chimiothérapeutique standard. Aucun donneur mondial n’a jamais présenté la compatibilité tissulaire nécessaire. Vaneck a utilisé des fonds de capitaux-risques pour financer un laboratoire clandestin à Tbilissi afin de cloner et de manipuler génétiquement des embryons pour créer un donneur absolu. Un clone partiel altéré, conçu pour être sacrifié organiquement afin de sauver l’héritière du groupe. »