« Viens avec nous, Nadia. S’ils découvrent que tu nous as aidées, ils vont te massacrer. »

La surveillante a secoué la tête avec un sourire amer. « Non. Si trois personnes disparaissent, le verrouillage de la porte extérieure sera immédiat et ils fouilleront chaque recoin du camion avec des chiens renifleurs. Je dois rester pour badger le départ du véhicule au portail de sécurité et faire diversion sur les caméras de contrôle. Ils penseront que vous avez tenté l’évasion par les toits du bâtiment A. J’ai mes propres comptes à régler ici. Partez, maintenant ! »

Je lui ai serré le bras avec une reconnaissance infinie. « Merci pour elle. »

« Sauvez votre fille, Pauline », a-t-elle simplement répondu en claquant les portes métalliques du fourgon.

L’obscurité s’est abattue sur nous, trouée seulement par les filets de lumière poussiéreuse qui s’infiltraient par les jointures du toit. Je me suis frayé un chemin sous les lourds sacs de toile pour rejoindre Léa. L’odeur de lessive industrielle et d’humidité nous étouffait presque, mais nous ne sentions plus rien d’autre que la présence vivante de l’autre. Dans l’ombre épaisse, j’ai trouvé sa main. Ses doigts glacés se sont enlacés aux miens avec une force désespérée.

Le camion s’est ébranlé avec une secousse violente. Les pneus ont crissé sur le gravier, puis le véhicule a ralenti. Mon cœur a de nouveau cogné lourdement contre mes côtes. C’était le premier poste de contrôle : le sas de sortie.

À travers la tôle, les bruits de l’extérieur nous parvenaient, feutrés mais terrifiants. Des aboiements de bergers allemands au loin. Le cliquetis des chaînes de la herse métallique. Une voix d’homme, bourrue :

« Hé, Robert ! Tu as vu le remue-ménage au bloc C ? Il paraît que c’est le carnage. »

« J’ai rien vu du tout », a répondu la voix tremblotante mais contrôlée du chauffeur. « J’ai mes bons de livraison signés par Laroche, je dois être à la centrale thermique de banlieue avant quatorze heures. Ouvre la grille, j’ai pas que ça à faire. »

Un instant de silence mortel s’est étiré. Chaque seconde durait un siècle. Léa retenait sa respiration contre mon flanc, son visage enfoui dans mon épaule. Je tenais la clé USB serrée dans ma paume libre, les ongles incrustés dans ma chair au point de saigner.

Puis, le grincement métallique libérateur du portail automatisé a retenti.

« Allez, roule. Fais gaffe sur la départementale, il commence à pleuvoir des cordes. »

Le moteur a rugi, une secousse nous a plaquées contre les sacs de linge, et l’accélération franche du véhicule nous a indiqué que nous franchissions le périmètre de sécurité. Les vibrations du pont métallique d’accès ont résonné sous le plancher, puis le bruit sourd et régulier des pneus sur l’enrobé d’une route ouverte a remplacé l’écho étouffant des murs de béton.

Nous étions dehors.

Léa a laissé échapper un long soupir tremblant, mi-sanglot mi-soulagement. Dans la pénombre du camion, nos regards se sont croisés. La liberté avait le goût du fer et de la sueur, mais elle était là, palpable, fragile et précieuse comme un nouveau-né.

« On va où maintenant ? » a murmuré Léa, le front appuyé contre mon bras endolori. « Morel a des complices partout. La police, les juges, les entreprises de sécurité… nous sommes des évadées. Pour le monde entier, nous sommes deux criminelles en cavale. »

« Plus pour très longtemps », ai-je répondu d’une voix sourde mais inébranlable. « Nadia nous a donné de quoi faire tomber son empire. Nous n’allons pas nous cacher dans l’ombre comme des bêtes traquées. Nous allons porter le combat directement sur son terrain. »

Deux heures plus tard, le chauffeur a stoppé sa camionnette sur le parking d’une zone industrielle désaffectée, comme je le lui avais intimé à coups de poing sur la cloison de séparation. Avant qu’il n’ait eu le temps de composer un numéro d’urgence, nous avions sauté par les portes arrière et nous étions fondues dans le sous-bois adjacent bordant la forêt domaniale.

La pluie d’automne tombait drue, glaciale, lavant la crasse, le sang séché et l’odeur infâme de la prison sur nos peaux. Léa marchait d’un pas sûr à mes côtés, le menton relevé. Elle n’était plus la jeune fille terrorisée du réfectoire. L’épreuve avait fait fondre l’angoisse pour révéler le métal pur qui sommeillait en elle. Elle était ma fille, forgée dans la même résistance indomptable.

En fin d’après-midi, grâce à quelques billets d’urgence que Nadia avait glissés dans l’enveloppe du dossier, nous avons pu nous procurer des vêtements civils dans une friperie associative de banlieue et passer un appel depuis une cabine isolée.

Le destinataire n’était autre que le procureur Vincent Darcheval. Lorsque j’ai décliné mon identité et énoncé les trois premiers numéros de comptes bancaires offshore cryptés figurant sur la clé USB de Richard Morel, un long silence a pesé au bout du fil.

« Pauline Delorme ? » a articulé le magistrat d’une voix incrédule. « Tout le ministère de la Justice est en alerte maximale. On prétend que vous avez assassiné une codétenue et pris une jeune fille en otage lors d’une évasion armée. »

« Ce sont les mensonges que Morel vous sert sur un plateau d’argent, monsieur le procureur », ai-je répliqué froidement. « La jeune fille à mes côtés est sa fille biologique volée, et la mienne. Elle détient l’intégralité des preuves comptables de son réseau de corruption, d’assassinats commandités et de détournements de fonds publics. Nous sommes prêtes à vous livrer ces documents en mains propres, sous une seule condition. »

« Laquelle ? »

« Une comparution immédiate sous escorte de la gendarmerie nationale, en présence des médias nationaux, devant la cour d’appel de Paris. Pas d’intermédiaires, pas de cellules d’isolement provisoires où ses tueurs pourraient nous atteindre. Demain matin, neuf heures pile, sur les marches du palais de justice. Si vous tentez de nous intercepter avant en secret, ces données seront simultanément diffusées sur les serveurs de six grands quotidiens internationaux d’investigation. »