Corinne savourait cet instant. Une cicatrice mal recousue fendait sa lèvre supérieure, souvenir d’un vieux règlement de comptes dans la cour centrale. Elle pesait au moins vingt kilos de plus que moi, une masse compacte de muscles durcis par les corvées de buanderie et de graisse accumulée au réfectoire. Dans son regard ne brillait aucune once d’humanité, seulement l’avidité crasse de celle qui a déjà calculé le montant de sa prime. Mon ex-mari, Richard Morel, savait exactement quel genre de monstre il fallait payer pour faire disparaître les témoins gênants.

« Tu crois que tu vas jouer les redresseuses de torts jusqu’au bout, Pauline ? » a ricané la colosse en avançant d’un demi-pas. Ses bottes de prison crissaient sur la poussière de béton. « Morel a mis le prix fort. Il veut que la petite disparaisse avant l’audience préliminaire de vendredi. Et toi… toi, tu es juste le bonus imprévu qu’il paiera avec un large pourboire. Deux vipères dans le même trou. »

Le temps s’est figé. Dans ma cage thoracique, chaque battement de cœur martelait les tempes comme un tambour de guerre. Il n’y avait plus de doute, plus de place pour la sidération. Cette jeune femme terrorisée dans le coin, aux traits fins et aux pommettes délicates que je n’avais pas su reconnaître tout de suite, portait mon sang. Pendant vingt-six ans, on m’avait fait pleurer sur un cercueil vide, sur une illusion scellée par les faux certificats de décès délivrés par une clinique complice. Richard m’avait volé ma chair, avait brisé ma jeunesse pour asseoir sa fortune bâtie sur la fraude fiscale et le sang, et aujourd’hui, le hasard ou une divine ironie m’offrait une chance inespérée : ne pas être là pour le deuil, mais pour le combat.

« Tu ne toucheras pas à un seul de ses cheveux, Corinne », ai-je murmuré. Ma voix n’avait pas tremblé. Elle était basse, rauque, chargée d’une haine si ancienne et si pure qu’elle semblait venir d’outre-tombe.

« Tu vas m’en empêcher avec tes poings nus, championne ? » a-t-elle craché en amorçant une fente.

Le surin a fendu l’air dans un sifflement sec. Corinne visait la gorge. C’était une attaque frontale, instinctive, brutale mais sans finesse technique. Mes années passées sur les rings clandestins et les entraînements de boxe anglaise avant mon incarcération ont pris le relais avant même que mon cerveau ne formule une pensée. Je me suis décalée d’un quart de tour sur la droite, esquivant la lame de quelques millimètres. L’air déplacé a effleuré la peau de ma joue.

Sans perdre l’élan, j’ai abattu la paume de ma main gauche sur son poignet armé pour dévier la trajectoire du coup, tandis que mon poing droit s’enfonçait avec une précision chirurgicale dans ses côtes flottantes. Le choc a résonné d’un craquement sourd. Corinne a poussé un grognement étouffé, le souffle coupé, mais la douleur a décuplé sa fureur au lieu de la calmer. Balançant son coude gauche en arrière, elle m’a heurtée au front. Ma tête a claqué contre le chambranle en acier de la porte. Une gerbe d’étincelles a dansé devant mes yeux, le goût salé du sang m’a empli la bouche.

« Pauline ! » a crié Léa, une note déchirante dans la voix.

Ce cri m’a ramenée instantanément à la réalité. Je ne pouvais pas tomber. Pas aujourd’hui. Pas devant ma fille.

Corinne s’est retournée, furieuse, les yeux injectés de sang. Elle a levé le bras pour porter un coup fatal vers le bas. Au lieu de reculer, je me suis jetée en avant sous sa garde, attrapant son avant-bras des deux mains. J’ai vrillé son poignet vers l’extérieur de toutes mes forces, utilisant son propre poids contre elle. L’articulation a cédé avec un claquement sec de branche morte. Le morceau d’acier aiguisé a glissé de ses doigts engourdis pour tinter sur le sol.

Avant qu’elle n’ait pu récupérer de la surprise, j’ai envoyé mon genou droit percuter son sternum, suivi d’un crochet du gauche parfaitement vissé à la mâchoire. Corinne a vacillé, les yeux révulsés. Sa masse imposante a heurté l’armoire métallique dans un vacarme assourdissant, avant de s’effondrer lourdement face contre terre, inanimée, un filet de salive et de sang coulant sur le lino gris.

Le silence est retombé, lourd, suffocant. Mon souffle était haché. Le sang coulait de mon arcade sourcilière, troublant ma vision d’un voile écarlate.

J’ai ramassé l’arme artisanale d’un geste machinal, puis je me suis retournée vers Léa. Elle tremblait comme une feuille dans la tempête, plaquée contre le mur, les mains crispées sur son uniforme vert olive. Ses yeux immenses fixaient le corps de Corinne, puis mes mains ensanglantées.

« C’est fini », ai-je murmuré en reprenant mon souffle, la gorge brûlante. « Elle ne te fera plus de mal. »

Léa a levé les yeux vers moi. Une lueur confuse d’incompréhension et d’angoisse flottait dans son regard. « Pourquoi… pourquoi vous faites ça pour moi ? Personne ne risque sa vie pour une inconnue ici. Qui êtes-vous vraiment ? »

Je me suis approchée doucement, chaque muscle de mon corps protestant sous la tension. Je ne voulais pas l’effrayer davantage. Je me suis accroupie à sa hauteur, en gardant une distance respectueuse. Sous les manches retroussées de sa veste de détenue, j’ai aperçu, sur l’intérieur de son poignet gauche, une petite tache de naissance en forme de croissant de lune. La même marque que celle que j’avais embrassée en larmes un soir d’automne, vingt-six ans plus tôt, pendant les quelques secondes où les infirmières m’avaient laissé tenir mon bébé avant d’affirmer qu’il avait cessé de respirer.

Mes mains, d’ordinaire si fermes et si dures, se sont mises à trembler.

« Tu t’appelles Léa Vasseur pour l’administration pénitentiaire », ai-je dit d’une voix qui s’est brisée. « Mais ton premier prénom, celui que j’avais murmuré à l’hôpital Saint-Jude avant qu’ils ne t’emmènent… c’était Clara. »