Après dix minutes d’une progression étouffante à travers le dédale souterrain, nous avons atteint une grille métallique basse donnant sur l’arrière-cour du secteur des cuisines. À travers les mailles d’acier, la lumière crue du jour nous a éblouies.

La cour était déserte, mais deux miradors surplombaient la zone. À une trentaine de mètres, le camion blanc de la blanchisserie tournait au ralenti, son moteur diesel crachotant une fumée grise dans l’air froid. Près de la cabine, le chauffeur signait négligemment un bon de livraison sur le capot d’une jeep, discutant avec un surveillant armé d’un fusil à pompe.

« Le garde avec le carnet s’appelle Vautier », a glissé Nadia à voix basse, le dos collé contre le mur de briques. « Il est sur la liste des payés de Morel. Il ne vous laissera jamais approcher du camion sans tirer. »

J’ai observé les lieux en calculant chaque distance, chaque obstacle, comme j’analysais un ring avant le son de la cloche. Le sol était encombré de palettes en bois et de fûts de détergent vides. Il y avait un angle mort d’une dizaine de mètres sous la passerelle métallique du mirador est.

« Nadia, tu as ta radio ? » ai-je demandé.

« Oui, pourquoi ? »

« Utilise la fréquence générale d’urgence. Annonce une bagarre générale avec arme blanche dans les douches du bâtiment A. Fais diversion pour que le surveillant du mirador tourne son attention vers le secteur opposé. »

« Et pour Vautier au sol ? »

« Vautier, c’est mon problème », ai-je lâché froidement.

Léa a resserré son étreinte sur mon bras, l’inquiétude peinte sur son visage pâle. « Ne fais pas d’imprudence. Je viens tout juste de te retrouver… »

Je me suis tournée vers elle et, pour la première fois depuis des années d’enfer carcéral, un sourire sincère a adouci mes traits meurtris. J’ai posé ma main sur sa joue, effaçant une larme qui s’y attardait. « Ne t’inquiète pas, ma fille. Une mère a sept vies quand il s’agit de protéger son enfant. Reste collée derrière Nadia. Quand je neutralise le garde, vous foncez droit vers les paniers à linge à l’arrière du camion. Pas d’hésitation, pas de regard en arrière. Compris ? »

Elle a hoché la tête, ravalant sa peur, puisant dans mon regard la force d’avancer.

Nadia a porté son talkie-walkie à ses lèvres, déformant sa voix pour simuler une panique absolue : « Alerte rouge ! Détenues armées dans les douches centrales, secteur A ! Le brigadier est à terre, j’ai besoin de renforts immédiats ! »

Aussitôt, la sirène principale a modulé sa tonalité. Dans le mirador au-dessus de nous, le faisceau du projecteur a pivoté violemment vers la cour principale, tandis que le garde ajustait sa lunette vers les toits du bâtiment A. Au sol, le surveillant Vautier a levé la tête, interloqué, portant la main à son boîtier radio pour demander confirmation.

C’était la fraction de seconde qu’il me fallait.

J’ai bondi de l’ouverture de ventilation comme un ressort comprimé. Mes pieds ont foulé l’asphalte sans bruit. Vautier, alerté par un mouvement périphérique, a commencé à faire pivoter son fusil vers moi, les yeux écarquillés de surprise. Mais il était trop lent. Avant qu’il n’ait pu épauler, j’étais déjà sur lui.

D’un balayage net du pied gauche, j’ai brisé son appui tout en frappant de la base de la paume sous son menton. Le choc a fait claquer ses dents avec violence. Son arme lui a échappé des mains, glissant sous la carcasse de la jeep. Avant qu’il ne puisse crier, je l’ai plaqué contre la carrosserie en enserrant sa carotide dans une prise d’étranglement verrouillée. En quelques secondes, le manque d’oxygène a fait son œuvre : ses yeux ont roulé dans leurs orbites et son corps est devenu flasque. Je l’ai déposé sans ménagement derrière les roues arrière, hors de vue.

Le chauffeur de la blanchisserie, pétrifié de stupeur, s’est figé avec son stylo en l’air, prêt à hurler. Je me suis tournée vers lui, les yeux brûlants, couverte de sueur et du sang de mon arcade entrouverte.

« Tu aimes la vie, l’ami ? » ai-je sifflé en m’approchant d’un pas lourd.

L’homme a dégluti difficilement, levant les deux mains en l’air, tremblant comme une feuille. « J-je ne veux pas d’ennuis… prenez ce que vous voulez… »

« Tu vas monter dans ta cabine, tu vas démarrer ce moteur, et tu vas franchir la porte principale sans dire un mot au poste de garde. Si tu tousses, si tu ralentis, ou si tu fais le moindre signal suspect, je te promets que je sortirai de ce tas de linge avant que les gardes n’aient tiré une balle, et je te briserai la nuque. Monte ! »

L’homme n’a pas demandé son reste. Il a sauté dans sa cabine et a enclenché la première vitesse.

« Léa ! Nadia ! Maintenant ! » ai-je ordonné d’une voix basse mais tranchante.

Nadia a guidé Léa à travers l’asphalte jusqu’aux portes arrière béantes du fourgon. À l’intérieur s’empilaient d’immenses sacs de toile grise remplis de draps sales et d’uniformes usagés. Nadia a aidé Léa à se glisser tout au fond, sous une montagne de textiles qui masquerait totalement sa silhouette en cas d’inspection visuelle rapide.

Je m’apprêtais à grimper à mon tour quand Nadia m’a retenue par la manche. Elle a fouillé sous sa veste et en a sorti une petite clé USB métallique attachée à un cordon de cuir, ainsi qu’un badge magnétique d’accès civil.

« C’est quoi ça ? » ai-je demandé en fronçant les sourcils.

« Ce sont les sauvegardes des relevés bancaires que Léa avait réussi à extraire avant qu’ils ne saisissent son ordinateur », a murmuré Nadia avec gravité. « Les originaux sont sous séquestre, mais ça, c’est la copie brute avec les signatures numériques de Richard Morel. C’est l’arme absolue qui peut le détruire devant n’importe quel tribunal fédéral. Donnez-la au procureur Darcheval. C’est le seul magistrat qui n’a pas été acheté par son consortium. »