Elle s’est figée. Tout son visage s’est décomposé. « Comment… comment savez-vous cela ? Mes parents adoptifs ne m’ont révélé ce prénom que sur leur lit de mort, il y a deux ans. Aucun dossier public ne le mentionne. »

J’ai sorti de ma poche la photocopie pliée du registre de naissance et de l’acte d’abandon frauduleux que la gardienne m’avait transmis la nuit précédente. Mes doigts laissaient de légères traces de sang sur le papier vieilli. Je lui ai tendu.

« Lis la ligne de la mère biologique, Léa. »

Elle a pris le papier d’une main tremblante. Ses yeux ont balayé les lignes dactylographiées. Quand son regard s’est posé sur le patronyme, son souffle s’est bloqué. Elle a relevé la tête, me fixant avec une intensité presque douloureuse, comparant mes traits tirés, la forme de mes lèvres et la couleur de mes yeux avec le reflet qu’elle voyait chaque matin dans son miroir d’acier.

« Pauline Delorme… » a-t-elle soufflé, les lèvres pâles. « C’est vous. Vous êtes… la femme dont parlait le carnet de mon père adoptif. Il disait que Morel avait payé une fortune pour acheter le silence des sages-femmes et effacer une femme innocente. »

« Il a voulu me détruire en me volant ce que j’avais de plus cher au monde », ai-je répondu, les larmes brouillant enfin ma vision, nettoyant le sang qui coulait sur ma joue. « Et quand il a vu que tu avais réussi à reconstituer la chaîne de ses blanchiments d’argent vingt-six ans plus tard, il a voulu finir le travail en nous enfermant au même endroit. Mais il a commis une erreur monumentale. Il a oublié que tant que je respirerais, rien ni personne ne pourrait t’arracher à moi une seconde fois. »

Léa a laissé tomber le papier. Une seconde d’hésitation a suspendu le temps, puis elle a plongé dans mes bras. C’était une étreinte désespérée, instinctive, maladroite, où se mêlaient vingt-six années d’absence, de silences coupables, de larmes solitaires et d’injustice. Je l’ai serrée contre moi, protégeant sa nuque de ma paume calleuse, sentant ses sanglots mouiller mon épaule. Pour la première fois depuis des années, derrière ces barreaux et ces murs froids d’indifférence, le monde avait de nouveau un sens.

Mais ce répit ne pouvait durer que quelques secondes.

Le hurlement strident de l’alarme centrale a déchiré l’air du quartier de haute sécurité. Le faisceau rouge du gyrophare au bout de la coursive s’est mis à balayer les cellules d’une lueur écarlate et angoissante. Des bruits de bottes lourdes et de matraques frappant contre les grilles ont résonné au bout du couloir.

« Code noir au bloc C ! Émeute en cours ! » hurlait une voix grésillante dans les haut-parleurs.

Je me suis redressée d’un bond, entraînant Léa avec moi. « Debout. Ils ont délibérément vidé la zone pour laisser Corinne faire son travail, mais le bruit du vacarme a dû déclencher une alerte automatique ou forcer les surveillants extérieurs à réagir. Si les gardes à la solde de Morel arrivent les premiers, nous sommes mortes. Ils diront que Corinne s’est défendue et que nous nous sommes entretuées. »

« Qu’est-ce qu’on fait ? » a demandé Léa, la voix brisée mais le regard soudain déterminé. Une lueur d’acier, la même que la mienne, s’allumait dans ses pupilles.

« On ne négocie pas notre survie dans ce couloir. On va chercher notre sortie. »

Au même moment, une silhouette en uniforme a surgi devant la cellule. J’ai ramassé le surin, prête à vendre chèrement ma peau, mais la femme a levé les mains en signe d’apaisement. C’était la gardienne de la veille, celle qui m’avait remis le dossier : Nadia Laroche. Son visage d’ordinaire impassible trahissait une anxiété extrême.

« Range cette ferraille, Pauline ! Les équipes d’intervention de Morel montent par l’escalier nord. Le directeur adjoint est dans le coup, il a ordonné le confinement total du secteur pour vous isoler. »

« Pourquoi tu nous aides, Nadia ? » ai-je exigé de savoir en me plaçant devant Léa. « Qu’est-ce qui me prouve que tu ne travailles pas pour lui toi aussi ? »

Nadia a jeté un coup d’œil nerveux vers l’escalier avant de répondre d’une voix sèche : « Parce que mon petit frère est mort d’une overdose provoquée par les réseaux de distribution que finance Richard Morel, et que la justice a classé l’affaire sans suite faute de preuves. Léa a ces preuves. J’ai lu les copies des relevés bancaires cryptés qu’elle avait dissimulés avant son arrestation. Si elle meurt ici, Morel devient intouchable. Si elle sort vivante et que ses dossiers atteignent le parquet national financier, il passe le reste de ses jours à l’isolement. Vous deux, suivez-moi immédiatement, ou préparez-vous à être abattues comme des bêtes dans cette cellule. »

Il n’y avait pas d’autre choix. « On te suit », ai-je tranché en attrapant fermement la main de Léa.

Nadia a déverrouillé une porte de service dérobée qui donnait sur les conduits d’aération et les galeries techniques du bâtiment ouest. L’air y était étouffant, saturé d’une poussière âcre et du ronronnement assourdissant des générateurs industriels. Nous avancions à tâtons dans des boyaux de béton brut, éclairés seulement par le faisceau tremblotant de la lampe torche de la gardienne.

Derrière nous, l’écho des détonations de grenades assourdissantes et les ordres hurlés par les gardes corrompus confirmaient que la traque était lancée. Ils avaient trouvé le corps inanimé de Corinne et comprenaient que le plan avait déraillé.

« Où nous emmènes-tu ? » a chuchoté Léa tout en évitant des tuyaux de vapeur brûlante.

« Vers l’ancien atelier de maintenance qui communique avec le quai de chargement de la blanchisserie », a répondu Nadia sans ralentir le pas. « Tous les mardis à treize heures, une camionnette civile de livraison de linge propre quitte l’enceinte sous escorte minimale. Le chauffeur ne vérifie jamais le fond des bennes s’il a son billet. Mais pour y arriver, il faut traverser le poste de contrôle secondaire de la cour inférieure. »