Marc fit un bond en arrière, paniqué, tirant de sa poche intérieure un pistolet Glock automatique.
« Qui va là ?! » hurla-t-il, ébloui par les phares de sa propre voiture.
Je m’avançai lentement dans le faisceau lumineux, le Beretta fermement calé dans mes deux mains, pointé directement entre ses deux yeux.
La pluie ruisselait sur mon visage, délavant les traces de sang de mon arcade et collant mes mèches brunes contre mon front trempé.
« Bonsoir, Marc. »
L’expression de son visage à cet instant précis méritait chaque jour d’enfer que j’avais passé à l’isolement. La stupéfaction la plus totale se mua en une terreur animale, pure, viscérale. Ses lèvres blanchirent. Il ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne parvienne à franchir ses dents serrées.
« Sa… Sarah ? »
« Tu as l’air déçu. Perez m’avait pourtant promis que tu attendais mon cadavre avec impatience. »
Les deux derniers gardes valides tentèrent d’esquisser un mouvement de contournement sur ma droite.
« Que personne ne bouge ! » hurlai-je d’une voix de stentor qui couvrit le grondement du tonnerre. « Le prochain qui touche à son holster, je loge une balle dans le tronc cérébral de votre patron avant que son corps ne touche le bitume ! »
Marc leva immédiatement les deux mains, lâchant son pistolet qui rebondit avec un tintement mat dans une flaque d’eau noire.
« Attends… Sarah, attends… écoute-moi. Ce n’est pas ce que tu crois. J’ai été obligé… ils me tenaient par la gorge ! Si je ne te sacrifiais pas, ils tuaient ma sœur et mes parents ! »
Le mensonge habituel. Le venin coulant de la même bouche qui me jurait fidélité six mois plus tôt sur les hauteurs des calanques.
« Tu n’as pas de sœur, Marc. Et tes parents sont morts dans un accident domestique quand tu avais quinze ans. Tu oublies que c’est moi qui ai lu ton dossier administratif aux stups avant qu’on ne couche ensemble. »
Il déglutit péniblement. Le masque de séducteur se fissurait pour laisser apparaître l’ordure nue, prête à ramper dans la boue pour sauver sa peau.
« Qu’est-ce que tu veux ? L’argent ? Il y a quatre millions d’euros sur un compte numéroté dont j’ai les codes dans mon téléphone. On partage. On part ensemble au Brésil ou en Thaïlande. Personne ne nous retrouvera jamais, Sarah. Tu te rappelles de nos projets ? La maison sur la falaise, le bateau… »
« Je me rappelle surtout du bruit de la porte blindée qui s’est refermée sur moi le premier soir à la maison d’arrêt. Je me rappelle du mépris dans les yeux du président de la cour d’assises quand tu es venu déposer à la barre en pleurant comme une madeleine, jurant que tu avais découvert ma trahison par hasard. »
Je m’approchai d’un pas supplémentaire. Je n’étais plus qu’à deux mètres de lui. Le canon de mon Beretta touchait presque son front ruisselant de sueur et d’eau de pluie.
Mon index caressa la queue de détente. Une pression de deux kilogrammes suffisait pour expédier sa cervelle sur les parois du conteneur frigorifique et clore définitivement le dossier. Tout en moi — chaque bleu sur mes côtes, chaque insulte essuyée en cellule, chaque nuit passée à grelotter sur un matelas de paille — hurlait vengeance. Mon instinct me commandait de presser la détente et de disparaître dans la nuit marseillaise avec les liasses de billets de la malle.
Mais si je tirais, je devenais ce qu’ils avaient prétendu que j’étais : une criminelle sans foi ni loi, une bête traquée condamnée à fuir jusqu’à la fin de ses jours sous de fausses identités de pacotille.
Je n’étais pas une tueuse à gages. J’étais Sarah Darmon, lieutenant de police judiciaire, fille d’un artisan ébéniste qui m’avait appris qu’on ne salit pas ses mains avec la fange de ceux qu’on combat.
D’un mouvement circulaire d’une rapidité fulgurante, j’abattis la crosse métallique de mon arme sur sa mâchoire inférieure.
L’os craqua dans un bruit sourd. Marc s’effondra à genoux dans la boue, crachant trois molaires brisées et un flot continu de sang écarlate. Il poussa un gémissement d’enfant terrifié, replié sur lui-même en position fœtale.
« Ça, c’est pour les six mois passés dans la fosse aux bêtes », dis-je d’une voix glaciale.
Je ramassai son téléphone portable déverrouillé qui gisait sur le siège de sa voiture, ainsi que les clés de contact de la berline allemande.
À cet instant précis, des sirènes hurlantes déchirèrent le vacarme de l’averse. Des dizaines de gyrophares bleus apparurent à l’entrée du terminal conteneurs, balayant les hangars d’une lumière stroboscopique rythmée.
Avant de quitter le box de la Joliette, j’avais programmé un envoi différé par courriel crypté à l’Inspection générale de la police nationale, au procureur de la République de Paris et aux rédactions de trois grands quotidiens nationaux. Le message contenait l’intégralité des fichiers du disque dur de Nadine, les relevés bancaires, les coordonnées GPS précises du conteneur HL-4402 et la copie des enregistrements audio accablant la cellule clandestine de la DGSI.
Les unités d’intervention de la police nationale se déployèrent en éventail sur le quai, fusils d’assaut braqués, casques lourds et boucliers balistiques en avant.
« Police ! Lâchez vos armes ! À terre ! »
Les gardes du corps de Marc levèrent immédiatement les bras au ciel, terrorisés. Marc, toujours prostré dans la fange, bafouillait des supplications incompréhensibles à travers ses lèvres déchirées.
Je posai calmement mon Beretta sur le capot de la berline, chargeur extrait et culasse calée en arrière pour signaler que l’arme n’était plus en état de faire feu. Puis, je levai lentement les deux mains au-dessus de ma tête.
Le commissaire divisionnaire qui menait la colonne d’assaut — un vieux briscard aux tempes grises que j’avais côtoyé lors de mes débuts au quai des Orfèvres — s’avança avec prudence, le pistolet au poing.
Lorsqu’il parvint à ma hauteur, le faisceau de sa torche tactique frappa mon visage en plein fouet. Ses yeux s’écarquillèrent d’incrédulité.