Le contenu de la malle dépassait toutes mes espérances : deux liasses de billets de cent euros encore sous banderole bancaire, une fausse carte d’identité belge au nom d’Hélène Mercier, un pistolet automatique Beretta 92FS avec deux chargeurs pleins, et un disque dur externe protégé par un cryptage matériel à double facteur.
Je m’assis sur un bidon d’huile retourné, le Beretta posé sur mes genoux. Le contact de l’acier froid contre la peau de mes cuisses m’apaisa plus sûrement que n’importe quel calmant. Cette arme m’avait manqué. Pendant six mois, on m’avait privée de ma capacité de défense, réduite à l’état de proie passive dans un vivier de fauves. À présent, le prédateur changeait de camp.
Je branchai le disque dur sur un vieil ordinateur portable de récupération qui traînait au fond d’un carton. Les dossiers s’ouvrirent les uns après les autres, révélant la face cachée de l’empire Vaneck.
Ce n’était pas seulement une affaire de drogue détournée. Marc travaillait pour le compte d’une cellule clandestine liée à certains membres corrompus de la Direction générale de la sécurité intérieure. Sous couvert d’opérations de renseignement et de lutte antiterroriste, cette faction détournait les flux financiers illicites des cartels sud-américains transitant par la Méditerranée pour alimenter des caisses noires destinées à financer des campagnes politiques et des opérations barbouzes à l’étranger.
Mon arrestation n’avait pas été décidée sur un coup de tête de flic cupide : j’avais accidentellement découvert un compte de compensation logé dans une filiale bancaire monégasque au cours d’une perquisition de routine. Si je parlais à la justice ordinaire, tout l’édifice s’effondrait, éclaboussant des personnalités jusqu’au sommet de l’appareil d’État. Marc avait reçu l’ordre explicite de me détruire socialement avant de me faire liquider discrètement une fois l’attention médiatique retombée.
Un dossier particulier attira mon attention : « Opération Calypso – Phase Finale ».
Il s’agissait d’un transbordement massif prévu le soir même, à minuit, sur le quai d’armement numéro sept du grand port maritime. Cent cinquante kilos de cocaïne pure en provenance du Venezuela, dissimulés dans un conteneur frigorifique de langoustes congelées. Marc devait superviser personnellement la récupération du chargement avant son acheminement vers une villa sécurisée sur les hauteurs de Cassis, où une délégation d’acheteurs d’Europe du Nord l’attendait pour régler la transaction en devises non traçables.
C’était mon unique opportunité. Frapper Marc au moment exact où il tenait la marchandise, devant ses complices et ses commanditaires.
Je passai le reste de la journée à préparer méticuleusement mon intervention. Je soignai mon arcade sourcilière avec les moyens du bord — du désinfectant pour bétail trouvé dans une trousse de secours et du sparadrap d’électricien. J’achetai dans un surplus militaire des vêtements noirs confortables, une lampe tactique et une paire de gants en cuir fin.
À vingt-trois heures, la pluie redoubla d’intensité sur la cité phocéenne. Une tempête automnale venue du golfe du Lion fouettait les digues en béton avec une violence inouïe, masquant le vacarme des engins de levage et les cris des dockers de quart.
J’atteignis le terminal des conteneurs à pied, après avoir escaladé le grillage d’enceinte en profitant d’une zone d’ombre entre deux projecteurs halogènes. Le sol boueux était jonché de débris industriels. Au loin, la silhouette massive d’un porte-conteneurs battant pavillon panaméen déchargeait ses entrailles d’acier sous le ballet incessant des portiques géants.
Le conteneur frigorifique numéro HL-4402 était posé à l’écart, près d’un hangar de maintenance abandonné.
Deux berlines noires aux vitres teintées étaient stationnées à proximité, moteurs tournants, les phares balayant le sol inondé. Quatre hommes en imperméables sombres montaient la garde, des pistolets-mitrailleurs dissimulés sous leurs manteaux.
Puis, une troisième voiture arriva. Une berline allemande de grand luxe. Marc en descendit côté conducteur.
En le voyant apparaître sous la lumière crue des projecteurs de quai, une boule de bile amère me monta à la gorge. Il n’avait pas changé. Toujours cette allure de jeune cadre dynamique, les cheveux impeccablement coupés, le regard perçant et cette assurance insolente qui m’avait jadis séduite lors de notre première patrouille commune à la brigade des stupéfiants. Il portait un trench-coat de marque, les mains enfouies dans les poches, souriant à l’un de ses lieutenants comme s’il s’agissait d’une simple réunion d’affaires entre collègues de bureau.
Il ignorait que le gardien Perez était ligoté dans une cellule crasseuse, et que la femme dont il avait planifié l’égorgement respirait le même air iodé que lui, à trente mètres de distance, une balle de neuf millimètres engagée dans la chambre de son arme.
Je contournai le hangar par l’arrière en progressant sur les toitures en tôle ondulée. Les années passées à courir après les braqueurs sur les toits du quartier Nord revenaient par vagues automatiques : pas feutrés sur les poutrelles métalliques, calcul des angles de vue, gestion du souffle.
J’arrivai à l’aplomb exact du conteneur.
Les hommes de Marc venaient de faire sauter les plombs de sécurité des portes arrière. L’épaisse buée blanche générée par le système de réfrigération s’échappa dans l’air nocturne, masquant brièvement la scène. Marc s’approcha, monta sur le marchepied en fer et planta un couteau de chasse dans un carton de crustacés pour en extraire un pain compact de poudre blanche enrubanné de ruban adhésif brun.
Il trempa la pointe de sa lame dans la matière, porta la poudre à ses lèvres, puis hocha la tête avec satisfaction.
« C’est du premier choix. Chargez tout dans les coffres. On décolle dans dix minutes pour Cassis. »
C’était l’instant.
Je sautai de la toiture sur le toit du conteneur, amortissant ma chute par une roulade parfaite, avant de me laisser glisser directement sur le capot de la berline de tête. Le fracas de la tôle emboutie sous mes bottes fit sursauter les gardes du corps.
Avant qu’ils n’aient pu lever leurs armes, j’ouvris le feu.
Trois détonations sèches déchirèrent la nuit. Le premier garde s’effondra, touché au fémur. Le second lâcha son arme, la clavicule fracassée par mon tir d’arrêt. Le bruit de la pluie fut balayé par les hurlements de surprise et d’agonie.