J’arrachai le drap de mon lit avec mes dents et mes mains, en coupant des bandes épaisses à l’aide du surin. En moins de deux minutes, avec des gestes précis hérités de mes années de terrain, je garrottai les poignets de Keller à la tuyauterie en fonte du lavabo, puis je bâillonnai Perez avec sa propre cravate réglementaire après l’avoir solidement entravé au montant de la couchette. Si quelqu’un ouvrait la porte, il verrait deux flics ripoux ficelés comme des saucissons dans leur propre prison.

Je me contemplai une seconde dans le petit miroir en métal poli riveté au-dessus du lavabo. Une entaille profonde barrait mon arcade sourcilière gauche et le sang séchait en croûte sur ma joue, mais mon regard était d’une lucidité terrifiante. J’enfilai le blouson d’uniforme bleu sombre de Perez pour masquer mon t-shirt vert maculé de poussière et de sueur, rabattis le col pour dissimuler la blessure à mon cou, et saisis le trousseau de clés magnétiques.

Il n’était plus question de purger ma peine. Si je restais, le réseau de Marc me tuerait avant le petit-déjeuner : une overdose accidentelle, une pendaison maquillée, une bagarre sous les douches avec trois codétenues payées au lance-pierre. Je devais sortir. Pas seulement pour respirer l’air libre, mais pour aller chercher Marc dans son terrier et lui faire régurgiter chaque dollar qu’il avait volé sur le dos de mon honneur.

Je franchis le seuil de la cellule et refermai la grille sans la claquer. La coursive métallique de l’aile B s’étendait devant moi, déserte, baignée dans la lueur verdâtre des blocs de secours. Les portes en acier des cellules s’alignaient comme les stèles d’un cimetière vertical. Derrière chaque œilleton, des femmes dormaient, rêvaient de liberté ou comptaient les jours jusqu’à la fin du monde.

Mon premier obstacle était la guérite centrale du premier étage. Même avec les caméras coupées, un surveillant devait se trouver au poste de contrôle pour assurer la liaison radio avec le poste de commandement principal. S’il n’était pas dans la combine de Perez, il donnerait l’alerte à la moindre anomalie visuelle.

Je marchai d’un pas assuré, feignant l’allure d’un gardien en patrouille de nuit, les yeux rivés sur le sol grillagé. Les semelles de mes baskets volées à la buanderie ne faisaient aucun bruit sur la tôle striée.

À travers la vitre blindée de la guérite, j’aperçus le surveillant de garde, affalé dans son fauteuil roulant, les pieds posés sur la console éteinte, un casque audio sans fil vissé sur les oreilles. Il consultait son téléphone personnel en violant les consignes de sécurité les plus élémentaires. Perez ne l’avait même pas mis au parfum ; il avait simplement compté sur son inattention crasse pour couvrir leur forfaiture.

Je m’approchai sans bruit. Le trousseau magnétique contenait le passe-partout de l’aile. Je passai le badge sur le lecteur mural. Le voyant vira au vert avec un bip étouffé. Avant que le jeune gardien n’ait pu tourner la tête, j’étais à l’intérieur.

Mon bras droit passa sous son menton dans un étranglement arrière impeccable. « Pas un geste, gamin, sinon je te brise les cervicales. »

Le garçon tenta de se débattre, les mains agrippées à mon avant-bras, mais la prise d’étranglement sanguin ne pardonne pas. Privé d’oxygène, son cerveau capitula en sept secondes. Son corps devint mou comme une poupée de chiffon. Je le posai délicatement par terre, détachai son arme de service — un shocker électrique réglementaire — ainsi que sa radio portable, dont je coupai immédiatement le canal d’émission pour éviter tout déclenchement intempestif.

Sur le moniteur de contrôle, les voyants rouges clignotaient : il restait quatre minutes avant la réinitialisation automatique du système de vidéosurveillance de l’aile B.

Pour quitter l’enceinte de détention, il n’y avait que deux chemins : le sas principal des visiteurs, hautement sécurisé et gardé jour et nuit par des hommes armés du mirador central, ou les sous-sols techniques menant aux quais de déchargement des cuisines et de la blanchisserie industrielle.

C’est là que mon passé de flic redevenait mon meilleur atout. Six mois plus tôt, avant que mon procès ne soit expédié par des magistrats aux ordres, j’avais enquêté sur les circuits d’approvisionnement clandestins des prisons de la région. Je savais que les camions de vivres et de linge propre entraient chaque matin à quatre heures et demie par la porte des ateliers du sous-sol, sous la responsabilité d’une société sous-traitante dont les chauffeurs étaient souvent complaisants.

Je m’engouffrai dans la cage d’escalier de service réservée au personnel technique. L’air y était plus lourd, saturé d’odeurs de fioul lourd, de moisissure et de javel surchauffée. Mes pas résonnaient sur les marches en béton brut.

Au bout du troisième palier, une lourde porte coupe-feu me barrait la route. J’utilisai la clé numéro quatre du trousseau de Perez. Le pêne glissa sans résistance.

Je déboulai dans la vaste buanderie centrale. L’endroit était silencieux comme une cathédrale abandonnée. De gigantesques tambours d’acier chromé s’élevaient vers les conduits d’aération suspendus au plafond. Des chariots à roulettes débordant de draps rêches et de tenues pénitentiaires vert terne encombraient les allées.

Soudain, une ombre se détacha de l’obscurité derrière un empilement de palettes en bois.

Je brandis le shocker, le pouce sur le bouton d’amorce. L’arc bleu crépita dans la pénombre avec un sifflement sec.

« Range ça, petite. Si je voulais te balancer, le mirador serait déjà en train d’allumer ses projecteurs sur ta gueule. »

La voix était rocailleuse, usée par quarante ans de tabac brun et de mauvais café. Une silhouette massive émergea de la pénombre.

Nadine.

Elle portait encore sa tenue de sport tachée de poussière de la cour, un pansement de fortune collé sur la pommette droite à l’endroit exact où sa tête avait heurté le sol quelques heures plus tôt. Ses bras croisés révélaient des tatouages délavés représentant des ancres marines et des croix celtiques. Mais dans ses yeux noirs, il n’y avait plus la morgue cruelle de l’après-midi. Il n’y avait qu’une flamme sombre, mélange d’estime sauvage et de rancœur rentrée.