« Qu’est-ce que tu fous là ? » lâchai-je sans baisser mon arme.

« Je bosse à la maintenance de nuit, répondit-elle d’un ton neutre en crachant par terre. Et accessoirement, je regardais les allées et venues de Perez depuis trois jours. Je savais qu’il allait venir te crever cette nuit. Mais je pensais pas que ce serait toi qui sortirais de là sur tes deux jambes. »

« Alors écarte-toi. Je n’ai pas de compte à régler avec toi, Nadine. Pas cette nuit. »

Nadine ricana doucement, un son grave qui vibra dans sa poitrine d’ogresse.

« Tu crois que je suis venue me venger de la rouste de ce tantôt ? J’ai pris des gnons toute ma vie, poupée. Des flics, des maquereaux, des juges. Toi, tu m’as mise au tapis propre, sans bavure, avec la technique d’un instructeur des commandos. Je sais reconnaître un vrai soldat quand j’en vois un. Et surtout… je sais qui t’a mise ici. »

Je me figeai, le doigt toujours crispé sur la détente du taser. « Tu mens. »

« Marc Vaneck, lâcha-t-elle sans ciller. Mon demi-frère tenait un réseau de go-fast sur l’A7 avant de prendre dix piges. Marc était son contact aux stups. C’est Vaneck qui gérait les cargaisons saisies à la douane du port autonome. Il gardait un tiers pour arroser sa hiérarchie et refilait le reste à des grossistes de banlieue. Toi, tu as commencé à mettre ton nez dans ses comptes de dépôt à Genève, alors il a monté le coup du siècle pour te faire porter le chapeau. »

Le sol sembla se dérober sous mes pieds. Marc ne m’avait pas seulement trahie par cupidité immédiate. C’était une entreprise méthodique, une corruption systémique enracinée depuis des années au cœur même du pôle judiciaire régional. Toute ma carrière, toutes mes planques nocturnes, toutes mes opérations sous tension n’avaient été que les paravents d’une gigantesque multinationale de la poudre dirigée par l’homme qui m’embrassait sur le front avant de partir au travail.

« Pourquoi tu me dis ça ? » demandai-je, la voix étranglée par un mélange de haine et de stupéfaction.

« Parce que ce pourri a fait crever mon frère dans un accident de bagnole bidonné sur l’autoroute quand il a voulu doubler sa part », cracha Nadine, ses poings se serrant jusqu’à faire blanchir ses phalanges. « Tu veux sortir d’ici ? Le quai numéro deux. Il y a une camionnette de livraison de blanchisserie qui part dans huit minutes pour le centre de tri de Marseille. Le chauffeur est un cousin à moi. Il regarde ailleurs pour un paquet de clopes. »

Elle fit deux pas vers moi et me tendit un petit objet rectangulaire enveloppé dans du plastique transparent.

« Prends ça. C’est la clé d’un box de garage dans le quartier de la Joliette. Mon frère y planquait ses téléphones de secours et une boîte noire qu’il avait réussi à tirer du coffre de Vaneck avant de se faire descendre. Il y a des copies de bordereaux bancaires, des numéros de comptes offshore et les enregistrements des écoutes sauvages que Vaneck faisait sur toi. »

J’acceptai l’objet. Nos regards se croisèrent un court instant. Il n’y avait plus de reine de la cour, plus de flic en cavale. Deux femmes brisées par le même monstre, liées par un pacte scellé dans le béton d’un cachot.

« Va lui faire payer, Sarah. Pour toi. Et pour le petit. »

« Je n’ai pas d’autre plan », répondis-je simplement.

Nadine actionna manuellement la commande hydraulique de la porte de service du quai de chargement. Le rideau de fer s’éleva dans un gémissement métallique étouffé par le ronronnement continu des chaudières.

Dehors, la nuit provençale était fraîche, presque douce. Une pluie fine lavait l’asphalte luisant des quais. À vingt mètres de là, un vieux fourgon blanc, moteur tournant au ralenti, crachait une fumée bleuâtre par son pot d’échappement.

Je courus, courbée en deux, sous la ligne de tir du mirador désert de l’aile nord. La porte arrière du véhicule était entrouverte. Je m’y glissai sans bruit entre deux piles de sacs de toile remplis de draps humides. La porte claqua. Le moteur monta en régime, les amortisseurs grincèrent sur les nids-de-poule, et la camionnette s’ébranla vers les trois barrières de sécurité du périmètre extérieur.

Pendant vingt minutes d’une angoisse insoutenable, j’entendis le contrôle des papiers, les aboiements lointains d’un berger malinois tenu en laisse par les maîtres-chiens, les rires gras des sentinelles qui validaient le bon de sortie sans inspecter le contenu du coffre. Puis, le rugissement sourd des pneumatiques sur l’asphalte libre de la route départementale m’indiqua que les murs venaient de disparaître derrière nous.

J’étais dehors. Mais la véritable guerre venait à peine de commencer.

Le camion me déposa au lever du jour à l’entrée d’une zone industrielle désaffectée, non loin des bassins du port de Marseille. Le ciel d’automne était couleur de plomb, strié de mouettes voraces tournoyant au-dessus des silos à grains.

Mon premier geste fut de voler une casquette et un manteau de travail sur la corde à linge d’un pavillon de banlieue pour masquer ma tenue et mes ecchymoses. J’avais besoin d’argent liquide, d’un téléphone anonyme et d’un endroit sûr pour panser mes plaies avant que le préfet de police ne lance l’avis de recherche national sur toutes les chaînes d’information en continu.

Le box indiqué par Nadine se trouvait au fond d’une venelle mal famée de la Joliette, coincé entre un entrepôt de pièces détachées et une casse automobile clandestine. Le cadenas rouillé céda sous la clé après quelques hésitations.

À l’intérieur régnait une odeur d’huile de moteur froide et de poussière centenaire. Au fond, dissimulée sous une bâche militaire moisie, je découvris une malle métallique verrouillée par un cadenas à code. La date de naissance du frère de Nadine — que celle-ci m’avait glissée à l’oreille avant mon départ — fonctionna du premier coup.