Ricky braqua la torche fixée sous le canon de son arme vers l’extrémité de la nef principale, là où une porte coulissante en bois pourri avait été arrachée de ses gonds par les rafales de neige.

Le faisceau blanc balaya les tas de planches moisies, les rouleaux de câbles rouillés, puis s’immobilisa.

Sur le seuil, baigné par la réverbération de la lune sur le manteau blanc de la clairière, se tenait Bruno.

La vision défiait toutes les lois de la biologie et de la raison.

Le mastiff était méconnaissable. Son pelage noir était incrusté d’une carapace de glace et de neige souillée de rouge. Une de ses oreilles ne pendait plus que par un lambeau de chair congelée. Sur son flanc droit, deux orifices sombres laissaient suinter un liquide noir qui fumait au contact de l’air à moins quinze degrés. Il n’utilisait plus sa patte arrière gauche, qui traînait derrière lui comme un membre mort, rompue à nouveau par le saut du balcon.

Mais son crâne était levé.

Et dans ses orbites profondément enfoncées, les deux yeux jaunes luisaient d’une férocité absolue, inextinguible, débarrassée de toute trace de doute ou d’agonie. Ce n’était plus un vieux chien perclus de douleurs que la vie quittait à chaque pulsation. C’était un jugement implacable.

« Tirez-lui dessus ! » hurla Tony dans un spasme de panique. « Tirez ! »

Silvio vida son chargeur le premier. Le vacarme des détonations sous la voûte de tôle fut assourdissant. Les impacts de plomb firent voler en éclats les poutres de chêne autour de la porte, soulevant des nuages de poussière de sciure sèche.

Bruno ne chercha pas à esquiver. Il ne recula pas d’un millimètre.

Il bondit sur ses trois pattes valides avec une vélocité fulgurante, une détente née d’un millénaire de sélection génétique pour la guerre des arènes romaines. Il traversa le rideau de balles comme si le plomb n’avait aucune prise sur sa carcasse gelée.

Cent vingt livres d’os compacts et de muscles tétanisés par l’adrénaline percutèrent Silvio de plein fouet au niveau de l’estomac. Le choc projeta l’homme contre le fût de fer embrasé. Le baril bascula dans un fracas métallique monumental, répandant des dizaines de braises incandescentes et de morceaux de bois enflammés sur la sciure qui tapissait le sol.

Un cri d’agonie inhumain s’éleva lorsque Silvio tenta de se dégager, mais les mâchoires de Bruno s’étaient déjà refermées sur son épaule droite, broyant l’omoplate d’un coup sec, net, avec le bruit d’une branche morte que l’on casse sur son genou.

« Silvio ! » hurla Ricky, reculant vers le fond du hangar en tirant au jugé dans la fumée qui commençait à envahir l’espace.

Les braises avaient mis le feu à la poussière de bois séchée par des décennies d’abandon. Des flammèches coururent le long des planches avec une rapidité fulgurante, créant une barrière de feu entre les ravisseurs et la sortie. La fumée âcre piquait les yeux, étouffait les respirations.

Bruno lâcha l’homme à terre, qui ne bougeait plus que par soubresauts convulsifs, et tourna lentement la tête vers Tony et Ricky. Le sang coulait de ses babines retroussées, mêlé à une salive épaisse qui gelait sur son poitrail déchiqueté. Une troisième balle l’avait touché au flanc pendant la charge, déchirant le muscle sous-cutané sans atteindre le cœur. Il respirait avec un sifflement rauque, crachant des bulles d’écume rosée qui témoignaient d’un poumon perforé.

Pourtant, il avança.

Un pas traînant. Puis un second.

Tony, paralysé par la terreur, brandit son arme de sa main valide mais ses doigts tremblaient tellement que le canon décrivait des cercles dans le vide. « Arrière… Va-t’en, saloperie… »

Emma, depuis sa palette encerclée par la fumée montante, cria de toute la force de ses petits poumons : « Bruno, non ! La flamme ! Ça brûle ! »

À la voix de l’enfant, le chien marqua un temps d’arrêt. Ses oreilles déchiquetées s’orientèrent vers elle. Il comprit que le brasier se propageait vers la palette où elle était prisonnière.

Oubliant les deux hommes qui reculaient vers une issue de secours condamnée par des cadenas rouillés, Bruno pivota sur lui-même. Chaque mouvement était un calvaire ; ses articulations broyées craquaient sous l’effort surhumain. Il franchit la ligne de sciure incandescente, ses coussinets brûlant sans qu’il ne pousse le moindre gémissement, et atteignit le coin où la petite fille s’était recroquevillée.

Il s’effondra lourdement devant elle, son flanc sanglant plaqué contre la palette, formant une muraille vivante entre le feu qui progressait et le petit corps en larmes.

Tony vit une opportunité. Rassemblant son courage dans un sursaut de survie brute, il s’approcha à cinq pas, tenant son pistolet à deux mains, visant directement l’arrière du crâne du molosse. « Crève, sale bâtard. »

Il n’eut jamais le temps de presser la détente.

Le battant en fer de la porte latérale de la scierie fut soufflé vers l’intérieur par une charge explosive de brèche.

La détonation assourdissante jeta Tony à terre. À travers le trou béant illuminé par les gyrophares bleus des SUV stationnés en demi-cercle dans la neige, sept hommes en tenue tactique sombre firent irruption, leurs fusils d’assaut calés à l’épaule.

Derrière eux, marchant à pas réguliers au milieu de la fumée sans porter de gilet pare-balles, Alessandro Moretti entra dans la scierie.

Dans sa main droite, un lourd revolver de calibre .44 brillait sous les reflets de l’incendie naissant.

Ricky tenta de lever son arme ; une rafale tirée par Marco depuis l’entrée le coupa net au niveau des cuisses, le clouant au sol dans un hurlement de détresse. Tony essaya de ramper vers son pistolet tombé dans les cendres.

Alessandro s’avança sans se presser. D’un mouvement sec de la botte, il expédia l’arme de Tony à dix mètres de là, puis posa le talon de son richelieu directement sur la main blessée de l’agresseur, appuyant de tout son poids.

Un craquement d’os retentit, accompagné d’un cri strident.

« Tu as touché au domaine », dit Alessandro d’une voix dépourvue de colère, une voix plate, glacée, qui semblait appartenir à une machine de guerre.