Emma hocha la tête, satisfaite de son autorité, et reprit sa place contre le flanc chaud de Bruno. « Voilà. Maintenant, tu écoutes. »

Alessandro resta assis là pendant près de vingt-cinq minutes. Il ne prononça pas un seul mot, mais son regard sombre ne quitta pas la respiration synchronisée de la petite fille et du vieux molosse. Quand Emma s’endormit pour de bon, le pouce glissé entre ses lèvres, Alessandro se remit debout sans un bruit.

Il regarda Sophia. « Laissez-le ici. S’il grogne, vous m’appelez sur l’interphone de la grille. Et fermez ce verrou. »

« Oui, monsieur. »

Elle ne sut jamais si elle avait rêvé, mais avant de franchir le seuil, Alessandro avait effleuré le sommet du crâne de Bruno d’un geste rapide, presque clandestin, avant de disparaître dans la nuit glaciale.

Les semaines suivantes s’écoulèrent dans une étrange trêve hivernale. Grâce aux injections massives d’analgésiques et de corticostéroïdes administrées par Richard avec l’aide d’Emma, Bruno avait retrouvé une mobilité inattendue. Sa démarche restait raide, mécanique, mais la flamme de la démence due à la douleur perpétuelle s’était dissipée dans ses pupilles dorées. Il avait troqué sa fureur contre une vigilance d’acier. Il était devenu le gardien du pavillon de service.

Puis arriva le premier jeudi de décembre.

La météo avait prévu le pire blizzard de la décennie. Le ciel s’était mué en un plafond d’ardoise violacée qui déversait des tourbillons de neige poudreuse, réduisant la visibilité à moins de cinq mètres. Alessandro avait dû quitter le domaine à l’aube pour une réunion d’urgence au cœur du Loop de Chicago. Les tensions avec le clan de Don Carmine Rossi, qui contrôlait les terminaux ferroviaires de l’ouest, avaient franchi un cap critique après la saisie par les fédéraux d’un chargement d’armes que les deux familles se disputaient.

Marco Bellini avait la charge du domaine avec dix hommes d’élite postés aux points de passage névralgiques.

À quinze heures passées de quelques minutes, Sophia dut descendre à la buanderie centrale située au sous-sol du manoir principal pour récupérer les uniformes et le linge d’office. Emma venait de s’endormir sur le lit pliant du pavillon, emmitouflée dans trois couches d’édredons. Bruno était étendu en travers du seuil de la chambre, le museau orienté vers la porte d’entrée fermée à double tour.

« Huit minutes, Emma », murmura Sophia en ajustant sa capuche contre le vent qui sifflait déjà dans les gouttières. « Maman prend les paniers et remonte aussitôt faire le chocolat. »

La porte claqua sous la poussée d’une rafale.

Ce ne furent pas huit minutes, mais dix. Le monte-charge de service s’était bloqué entre deux niveaux à cause d’une baisse de tension sur le réseau électrique secondaire, et Sophia avait dû forcer le verrou manuel dans la pénombre de la cage d’escalier.

Lorsqu’elle remonta enfin l’allée en courant, les bras chargés de linge propre, une sensation d’oppression viscérale lui noua les entrailles avant même qu’elle n’atteigne le perron du pavillon.

La porte d’entrée en chêne massif ne tenait plus que par sa charnière inférieure.

Le montant de bois avait été pulvérisé au pied-de-biche. À l’intérieur, la petite pièce était dévastée : la table était renversée, la cafetière brisée sur le lino, et une traînée de poudre blanche provenant d’un extincteur percuté recouvrait les meubles d’un linceul opaque.

« Emma ! » hurla Sophia, sa corbeille tombant dans la boue neigeuse.

Rien.

Sur le parquet de l’entrée, trois douilles de calibre 9 millimètres fumaient encore faiblement au milieu de larges taches de sang sombre et visqueux. La baie vitrée qui donnait sur le balcon arrière donnant sur la forêt de bouleaux avait été défoncée de l’intérieur. Le garde-corps en fer forgé était tordu vers l’extérieur.

Dans la neige fraîche, en contrebas du balcon, deux sillons profonds marquaient la chute d’un corps lourd. Et des empreintes de pattes géantes s’étiraient vers la lisière des bois, accompagnées d’une éclaboussure rouge régulière tous les deux mètres.

Le petit ours en peluche, Monsieur Boutons, gisait sur le dernier barreau de l’escalier extérieur, son ventre bleu maculé de carmin.

Le hurlement de Sophia traversa la tempête et alerta les sentinelles du secteur nord.

Quarante-cinq minutes plus tard, un cortège de trois Cadillac blindées franchit les grilles du domaine dans un dérapage contrôlé, projetant des gerbes de glace pilée contre les murets de pierre. Alessandro jaillit de la berline de tête avant même l’arrêt complet des roues. Il ne portait ni gants ni chapeau. Son visage semblait taillé dans du marbre brut, sans une ride d’expression, si ce n’est une veine saillante qui battait furieusement à sa tempe gauche.

Marco l’attendait sous l’arcade, la radio crépitante à la ceinture, entouré de quatre gardes armés de fusils automatiques.

« Parle », cracha Alessandro. La voix était si basse qu’elle couvrit à peine le vrombissement des moteurs au ralenti.

« Une équipe de frappe des Rossi », répondit Marco, blême sous la neige qui s’accumulait sur ses épaules. « Ils ont coupé les câbles du secteur ouest au niveau du transformateur auxiliaire et ont profité de la relève de quinze heures. Ils savaient exactement par où passer. Il y a eu une fuite interne, boss. Ils cherchaient un levier de négociation pour les accords du port. Ils ont pris la gamine de Carter. »

« Le chien ? »

Marco déglutit avec peine. « Ils l’ont piégé au gaz lacrymogène et à l’extincteur dans l’appartement pour le neutraliser, mais il a chargé quand même. Deux tireurs l’ont allumé à bout portant. Il a pris deux balles dans le poitrail, peut-être trois. Il est passé à travers la baie vitrée du premier étage pour rattraper le mec qui portait la petite. Il a sauté dans le vide. »

Alessandro fit un pas vers son lieutenant. L’air sembla manquer autour d’eux. « Est-il mort ? »

« Non. Gianni a trouvé la piste dans les bois. Le chien a mordu l’un des types au bras avant qu’ils ne sautent dans un pick-up banalisé garé sur l’ancienne route départementale. Bruno court derrière le véhicule. Il perd des litres de sang, patron. Dans cette neige, à son âge, avec ses balles… c’est impossible qu’il tienne plus d’un kilomètre. »