Marco marqua une pause, croyant anticiper la décision stratégique. « On doit verrouiller les accès de la ville, rappeler les hommes de Cicero et négocier l’échange avant que Carmine Rossi ne comprenne que la gamine n’a aucune valeur financière pour la famille— »

La main d’Alessandro s’abattit sur le col du manteau de Marco avec la violence d’un étau d’acier. Il le souleva de dix centimètres du sol, projetant son chef de la sécurité contre la carrosserie de la berline.

« Écoute-moi très attentivement », siffla Alessandro, les yeux injectés de filaments rouges. « Tu vas mobiliser chaque homme, chaque arme, chaque associé qui me doit un centime ou une faveur dans cet État. Tu vas appeler les capitaines de Gary, les débardeurs du port sud, les flics du onzième district que je nourris depuis dix ans. Bloque les sorties d’autoroute. Coupe les ponts sur la rivière Chicago. Fais fermer les hangars de Midway. Si une seule bagnole tente de franchir la limite du comté sans mon accord, vous la canardez sans sommation. »

« Patron… » haleta Marco, suffoquant sous la pression. « Déclencher une guerre totale… faire tomber le syndicat sur la ville pour la fille d’une femme de ménage… les autres familles ne l’accepteront jamais, le Conseil va— »

Alessandro resserra sa prise, écrasant la trachée de son lieutenant contre le métal glacé. « Tu n’as rien compris, imbécile. Ils n’ont pas volé la fille de la femme de ménage. Ils ont pris la fille de Bruno. Et si ce chien meurt seul dans le froid à cause de votre incompétence, je jure devant Dieu que je ferai de cette ville un tas de cendres d’où personne ne sortira vivant. Mets les véhicules en marche. »

Il relâcha Marco, qui s’effondra sur les genoux en toussant, puis se tourna vers Sophia qui se tenait au milieu de la cour, trempée, les yeux écarquillés par l’horreur.

Alessandro s’approcha d’elle, retira son propre manteau de laine et le jeta sur les épaules frissonnantes de la jeune femme d’un geste brutal mais précis.

« Montez dans la voiture blindée. Nous allons chercher votre fille. »

À quatorze kilomètres au sud-est du domaine, perdue au milieu d’une zone industrielle en déshérence où la forêt de pins rongeait les anciens dépôts de chemin de fer, se dressait une scierie abandonnée depuis les années quatre-vingt. Le vent d’hiver hurlait à travers les tôles ondulées arrachées, faisant claquer des pans entiers d’acier contre les poutres de chêne pourri.

À l’intérieur, sous la lumière blafarde d’un unique halogène branché sur un générateur à essence pétaradant, trois hommes s’affairaient autour d’un baril métallique où brûlaient des chutes de bois traité.

L’un d’eux, un colosse nommé Tony Varga, jurait en maintenant un chiffon crasseux autour de son avant-bras gauche déchiqueté. Le sang traversait le pansement de fortune, tachant son blouson de cuir.

« Cette saloperie m’a arraché le tendon », crachait-il en crachant par terre. « J’ai vidé mon chargeur dedans. Je l’ai vu encaisser deux balles dans le buffet à bout portant, et il a quand même sauté du balcon. Ce truc n’est pas un chien, c’est un démon. »

« Ferme-la, Tony », répliqua le second, un dénommé Ricky, en chargeant son pistolet-mitrailleur. « Le pick-up a roulé à quatre-vingts à l’heure sur la route forestière pendant vingt minutes par moins quinze. Même un ours polaire crèverait d’hémorragie dans ces conditions. Ton monstre est gelé au fond d’un fossé à l’heure qu’il est. »

Dans un coin obscur de l’entrepôt, assise sur une palette de bois humide, Emma pleurait sans bruit. Elle avait perdu une de ses bottes lors de l’enlèvement. Son petit pied, emmailloté dans une chaussette en laine grise trempée, reposait sur la poussière de bois. Elle serrait ses genoux contre sa poitrine, grelottant si fort que ses mâchoires claquaient.

« Maman… » sanglota-t-elle doucement.

Le troisième homme, qui surveillait la route à travers une fente dans les planches de la porte principale, se retourna d’un air agacé. « Fais taire la môme, Ricky. Elle me tape sur le système. »

« Hé, le colis ! » aboya Ricky en faisant un pas vers l’enfant. « Tu la fermes, d’accord ? Ton tonton Moretti va nous donner nos trois millions et nos lignes de transport ferroviaire, et après tu pourras retourner chouiner chez ta bonne femme de mère. D’ici là, pas un son. »

Emma leva des yeux rougis par le vent et les larmes, fixant les ombres derrière l’homme armé. « Bruno arrive. »

Ricky éclata d’un rire sec, sans joie. « Ton toutou est crevé, gamine. Il est raide comme un bout de bois dans la neige. »

« Il arrive », répéta-t-elle d’une voix cristalline, presque calme au milieu de sa terreur. « Il a senti mon manteau. »

À cet instant précis, le générateur extérieur hoqueta.

Le bruit régulier du moteur à quatre temps eut un raté, cracha un nuage de fumée bleue visible à travers la fenêtre brisée, puis s’éteignit dans un cliquetis de soupape tordue.

L’halogène s’éteignit net.

L’entrepôt fut plongé dans une pénombre glaciale, seulement baignée par la lueur orangée et dansante des flammes qui s’échappaient du baril de fer. Le sifflement du vent contre les parois de tôle devint assourdissant.

« Qu’est-ce que tu as foutu avec le carburant, Silvio ? » grogna Tony en dégainant son arme de sa main valide.

« Le plein était fait, je te le jure », souffla Silvio, collant son visage contre l’ouverture de la porte. « Attends… La courroie du groupe électrogène a été sectionnée. C’est pas une panne. »

Un silence lourd, étouffant, s’abattit sur la scierie. Seul le craquement des braises troublait le froid.

Puis le son monta.

Ce n’était pas un aboiement de garde. Ce n’était pas le jappement agressif d’un chien d’attaque conditionné par l’homme. C’était une vibration d’outre-tombe, un grondement bas, spectral, qui semblait émerger des dalles de béton elles-mêmes, résonnant sous leurs semelles. Une vibration si dense qu’elle fit trembler la chaîne d’un palan suspendu au plafond métallique.