Assis sur un tabouret vissé au sol, les mains menottées à une barre d’acier fixée sous une table massive, il ne ressemblait plus en rien au jeune cadre séduisant et plein d’assurance que j’avais rencontré lors d’une soirée de printemps trois ans plus tôt. Son bomber vert avait été confisqué ; il ne portait plus qu’un t-shirt blanc déchiré au niveau de l’épaule gauche, où un pansement de gaze compressif laissait poindre une tache rougeâtre. Ses cheveux blonds étaient collés par la sueur séchée, et sa tempe gauche portait un hématome violacé, vestige du coup de béquille que je lui avais asséné.
Il fixait la vitre sans tain. Il ne pouvait pas me voir, bien sûr. De son côté, il ne voyait que son propre reflet déchu, déformé par le verre épais. Pourtant, je fixai ses yeux.
Ces yeux qui m’avaient juré fidélité sur les quais de Seine. Ces yeux qui avaient regardé mon corps brisé dans les décombres de notre voiture sans le moindre remords, n’y voyant qu’un réceptacle pour sa marchandise volée.
« Il a tout avoué », murmura le capitaine Vaneck, debout à mes côtés dans l’obscurité. « Ses complices de l’autre côté de la frontière ont été cueillis à leur arrivée au point de contact par les services fédéraux suisses en coordination avec nos équipes. Il ne lui reste rien. Ni argent, ni réputation, ni avenir. »
Je regardai cet homme. Étrangement, je ne ressentais plus cette colère dévastatrice qui m’avait fait lever ma béquille contre lui sous la tempête. Je ne ressentais même plus la douleur aiguë de la trahison.
Il n’y avait plus en moi qu’un vide immense, bientôt rempli par un soulagement pur et glacé. J’avais failli mourir deux fois par sa faute : d’abord sur la route forestière, puis sous la lame de son couteau de chasse. Et pourtant, j’étais vivante. Assise dans cette pièce d’acier, meurtrie, blessée, mais maîtresse de mon destin.
Lui n’était plus qu’une ombre, un numéro de dossier classifié qui pourrirait dans l’anonymat d’une cellule de haute sécurité.
Je portai la main à mon cou. La petite chaîne en argent que je portais toujours, celle à laquelle était suspendue la bague de fiançailles qu’il m’avait offerte l’an dernier, pesait contre ma clavicule. D’un geste sec, sans la moindre hésitation, je tirai dessus. Le fermoir céda avec un petit claquement sec.
Je regardai le bijou dans le creux de ma paume : un solitaire modeste, acheté sans doute avec les premiers deniers sales de ses malversations passées.
« Capitaine », dis-je doucement en lui tendant la bague.
Vaneck baissa les yeux vers le métal scintillant.
« Vous pouvez la verser aux pièces à conviction. Ou la jeter dans un caniveau. Elle n’a jamais rien représenté d’autre qu’un mensonge. »
L’officier prit la bague entre le pouce et l’index, la glissa dans une enveloppe en plastique transparente, puis inclina légèrement la tête.
« C’est noté, mademoiselle Renaud. Sortons d’ici. »
Le lieutenant Bertier fit pivoter mon fauteuil roulant. Au moment où la porte de la pièce d’observation s’ouvrait sur le couloir éclairé, je jetai un dernier regard en arrière, à travers la vitre.
Léo venait de baisser la tête vers la table métallique, accablé par le poids de son néant.
Six mois plus tard.
Le printemps avait enfin balayé les rigueurs de l’hiver. Les marronniers du parc Montsouris explosaient d’un vert tendre, et l’air sentait la terre réchauffée et les fleurs écloses.
J’étais assise sur un banc en fer forgé, face au grand bassin où les enfants faisaient naviguer de petits voiliers de bois peint. Mon manteau d’hiver était resté au placard ; je portais un simple chemisier blanc et un pantalon de toile léger.
À côté de moi, posée contre le dossier du banc, il n’y avait plus qu’une seule canne de marche en carbone, fine et élégante, que je n’utilisais plus que pour les longues promenades en fin de journée, lorsque mon tibia me rappelait timidement le calvaire passé.
La cicatrice sur mon mollet était encore là, une ligne rosée d’une douzaine de centimètres tracée par la lame de Léo, à côté de la grande couture chirurgicale laissée par les broches qui avaient consolidé ma fracture. Mais ces marques n’étaient plus des blessures. Elles étaient devenues les armures invisibles de ma nouvelle vie.
Le procès à huis clos s’était achevé un mois plus tôt devant la cour d’assises spéciale de Paris. Je n’avais pas eu besoin de m’asseoir dans la même salle que lui. Mes dépositions enregistrées sous serment et les preuves matérielles accablantes recueillies par les hommes de Vaneck avaient suffi à pulvériser toute tentative de défense. Vingt-cinq années de réclusion criminelle, assorties d’une période de sûreté incompressible. Pour les médias et le reste du pays, l’affaire était restée une simple interpellation de malfaiteurs opérant dans le grand banditisme international, un entrefilet de quatre lignes en page intérieure des quotidiens nationaux. L’honneur de la défense était préservé, et mon anonymat garanti par l’État.
Mon téléphone vibra sur mes genoux.
Ce n’était plus cet appareil surveillé, empoisonné par la paranoïa d’un traître. C’était un nouvel appareil, relié à mon nouveau départ. Le message provenait de l’école d’arts appliqués où je venais d’être recrutée comme directrice des études :
« Votre dossier d’emménagement dans l’appartement de la rue d’Alésia a été validé par l’agence. Les clés seront disponibles demain matin à dix heures. Félicitations, Clara. »
Un sourire apaisé monta à mes lèvres. Un vrai sourire, sans cette ombre d’inquiétude qui avait hanté mon existence pendant les deux dernières années de ma vie avec Léo.
Je me levai du banc sans même m’appuyer sur ma canne. J’enfonçai mes talons dans le gravier de l’allée, savourant la sensation de ma jambe solide, droite, capable de porter à nouveau le poids de mon corps et celui de mes ambitions.