L’air sentait l’antiseptique fort, le chlore et le métal froid. J’étais allongée sur une table d’examen en acier brossé, dans une pièce sans fenêtre, aux murs recouverts de panneaux acoustiques gris foncé. Une lumière crue, presque chirurgicale, tombait du plafond.
Je baissai instinctivement les yeux vers ma jambe.
Mon vieux plâtre sale et imbibé de boue avait disparu. À la place, ma jambe droite était posée sur une gouttière médicale immaculée, fermement maintenue par des sangles de contention souples. Mon mollet portait une dizaine de points de suture parfaits, nettoyés et recouverts d’un pansement stérile transparent. Mais ce qui attira mon regard fut la table d’instruments située à ma droite.
Au milieu de pinces chirurgicales et de fragments de plâtre brisés reposait un boîtier noir, pas plus grand qu’une boîte d’allumettes. Il était scellé par une résine polymère étanche et portait un numéro de série gravé au laser, accompagné d’un logo discret représentant une chouette aux ailes déployées. Deux diodes microscopiques clignotaient encore d’une lueur ambrée à l’intérieur du plastique transparent de sa tranche.
Le cauchemar n’était donc pas une hallucination née de la fièvre.
« Vous reprenez conscience plus vite que prévu », dit une voix posée.
Le capitaine Vaneck se tenait près de la porte blindée, les bras croisés sur sa veste d’uniforme sombre, dépourvue de tout insigne distinctif en dehors de ses galons. Il avait retiré son casque. C’était un homme d’une quarantaine d’années, aux tempes grisonnantes et aux traits anguleux, marqués par des cernes profonds qui trahissaient des nuits sans sommeil.
« Où… où suis-je ? » demandai-je en tentant de me redresser. Une vague de vertige me força à poser les mains à plat sur le matelas fin de la civière. « Dans une prison ? »
« Vous êtes dans une base auxiliaire de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure, aux portes de la région parisienne », répondit-il en s’approchant d’un pas mesuré. « Et non, vous n’êtes pas prisonnière, Clara. Du moins, pas au sens judiciaire du terme. Mais vous êtes un témoin clé et le vecteur involontaire d’une trahison de haut niveau. »
« Et Léo ? Est-il… est-il mort ? »
La question m’avait échappé avant même que j’aie pu la peser. Était-ce de la rancœur ? De la peur ? Un résidu pitoyable de cet attachement qui m’avait aveuglée pendant tant d’années ?
Vaneck tira une chaise métallique et s’assit à hauteur de mon regard.
« Il a pris une balle dans l’épaule alors qu’il tentait de franchir la clôture du triage ferroviaire. Il est actuellement en salle d’interrogatoire, au sous-sol. Ses jours ne sont pas en danger, bien que son avenir soit désormais scellé pour les vingt à trente prochaines années. »
Je laissai retomber ma tête contre le coussin rigide. Mes larmes menaçaient de couler à nouveau, mais je refusai de pleurer. J’avais épuisé toutes mes larmes dans cette cour de récréation abandonnée, sous les yeux méprisants de cet homme qui voulait me charcuter la chair pour sauver sa propre peau.
« Pourquoi ? » soufflai-je. « Il travaillait pour une entreprise de logistique civile. Il n’était qu’un cadre moyen. Comment a-t-il pu avoir accès à un secret militaire ? »
Le capitaine esquissa un sourire amer, sans la moindre trace de gaieté.
« Léo n’a jamais été un simple cadre en logistique. C’est l’identité de couverture qu’il s’est forgée lorsqu’il a quitté le service des transmissions de l’armée de terre il y a quatre ans, après avoir été révoqué pour malversations financières. L’entreprise qui l’employait était en réalité un sous-traitant civil chargé du transport sécurisé de matériels cryptographiques pour nos centres d’essais. »
Il désigna d’un signe de tête le petit boîtier noir sur la table.
« Ce que vous voyez là n’est pas une simple puce. C’est le module de chiffrement ‘Aegis-IV’. Il contient les clés de synchronisation de nos communications satellitaires militaires et de plusieurs unités de défense côtière. Il y a un mois, Léo a été contacté par un intermédiaire agissant pour le compte d’un réseau étranger particulièrement agressif. Ils lui ont promis deux millions d’euros en cryptomonnaies pour extraire le module de son centre de tri et le faire sortir du territoire. »
La pièce sembla tourner autour de moi. Tout ce que je connaissais de ma vie s’effondrait comme un château de cartes soufflé par une tornade.
« L’accident… » repris-je, la voix étranglée. « Il m’a dit sur le moment que les acheteurs avaient voulu le doubler. »
« Pas tout à fait », rectifia le capitaine Vaneck en posant ses coudes sur ses genoux. « Le soir de votre accident, Léo transportait déjà la puce dans sa poche. Mais nous avions repéré l’intrusion informatique trois heures plus tôt. Nos équipes de filature avaient déjà verrouillé la route nationale pour l’intercepter discrètement. Lorsqu’il a vu notre barrage banalisé à l’entrée de la forêt, il a paniqué. Il a fait un demi-tour brutal à plus de cent vingt kilomètres à l’heure sur une chaussée détrempée. Il a percuté le rail de sécurité et votre véhicule a plongé dans le ravin. »
Je fermai les yeux. Les souvenirs me revenaient par bribes déchirantes : la panique soudaine de Léo au volant, son refus obstiné de freiner, le crissement strident des pneus, les branches d’arbres qui s’écrasaient contre le pare-brise, puis le fracas abominable de la tôle compressée.
« Il savait ce qu’il faisait », murmurai-je, terrifiée par la lucidité qui s’emparait de moi.