« Il savait surtout qu’il risquait la prison à perpétuité pour haute trahison si le module était découvert sur lui lors de l’arrivée des secours », poursuivit Vaneck d’un ton glacial. « Alors que vous étiez inconsciente, coincée sous le tableau de bord brisé avec une fracture ouverte au tibia, il a fouillé sa veste. Le matériel d’urgence des pompiers a mis vingt minutes à vous désincarcérer. À l’hôpital d’Annecy, pendant que l’équipe médicale vous préparait en salle de déchocage avant de plâtrer provisoirement la fracture réduite, il s’est faufilé dans la salle de soins grâce à sa blouse de visiteur prioritaire. L’infirmière s’était absentée pour chercher des antalgiques de réserve. Il a glissé la capsule scellée sous la première couche de résine synthétique, juste avant la pose de la bande thermo-formée. »
« Il a utilisé ma douleur. Il a profité de mon agonie pour cacher son vol… »
« Exactement. Pendant deux semaines, il a fait profil bas. Il savait que nos agents surveillaient son appartement, ses comptes, ses véhicules. Il attendait que l’attention retombe, que vous puissiez vous déplacer avec des béquilles sans éveiller les soupçons, afin de vous emmener ‘en convalescence’ de l’autre côté de la frontière suisse. Mais nous avons intercepté ses communications cryptées ce matin. Il avait enfin convenu d’un point de rendez-vous avec son acheteur pour ce soir, à l’ancienne gare de triage. Et pour récupérer la puce sans vous amener avec lui au péril de sa fuite, il a décidé de vous faire venir dans un coin désert pour opérer lui-même. »
Je sentis un frisson glacé me traverser les entrailles. S’il avait réussi à entamer mon plâtre sans l’intervention des soldats, m’aurait-il laissée saigner à mort sous cette pluie battante, incapable de marcher, au milieu de cette friche industrielle oubliée du monde ?
La réponse ne faisait aucun doute. L’homme que j’avais cru aimer n’avait pas hésité une seconde à porter une lame sur ma jambe mutilée. Il ne m’aurait pas épargnée. Pour lui, je n’étais plus un être humain, j’étais une preuve compromettante qu’il valait mieux laisser pourrir dans la boue.
« Qu’allez-vous faire de moi maintenant ? » demandai-je en relevant la tête pour affronter le regard de l’officier. « Je n’ai nulle part où aller. Notre appartement… tout ce que j’avais lui appartenait ou était à nos deux noms. Je n’ai plus rien. Et je suppose que je suis complice à vos yeux tant que cette enquête n’est pas close. »
Le capitaine Vaneck se leva lentement. Il contourna la table et s’arrêta devant le boîtier noir. D’un geste ganté, il saisit le module de chiffrement et le glissa dans une boîte de transport blindée qui se verrouilla dans un déclic étanche.
« Vos affaires personnelles ont été récupérées par nos services à votre domicile sous scellés légaux », dit-il. « Votre téléphone a été nettoyé de tout programme d’espionnage que Léo avait installé à votre insu. Nos analystes ont épluché vos relevés de compte, vos messages, votre historique de travail. Vous êtes innocente, Clara. Totalement innocente. Et la République ne punit pas les victimes. »
Il ouvrit la porte du laboratoire et fit signe à quelqu’un dans le couloir. Une femme en tailleur sobre, portant un dossier cartonné sous le bras, fit son entrée. Elle avait le visage doux mais le maintien rigide des fonctionnaires de terrain.
« Voici le lieutenant Bertier », la présenta Vaneck. « Elle va s’occuper de votre réinstallation temporaire dans un logement sécurisé. Un chirurgien militaire réexaminera votre fracture dans une heure pour s’assurer que l’incision n’a pas infecté l’os ou le périoste. Vous recevrez une aide financière d’urgence prélevée sur les fonds de dédommagement des victimes de terrorisme et de trahison d’État, ainsi qu’une assistance juridique complète pour rompre tous vos liens contractuels avec Léo Marchand. »
Je regardai cette femme qui m’adressait un hochement de tête respectueux. Pour la première fois depuis des jours, une infime bouffée d’air parvint à gonfler mes poumons sans cette sensation insoutenable d’écrasement.
« Je veux lui parler », dis-je soudain.
Le capitaine Vaneck s’arrêta au seuil de la porte, sourcils froncés.
« C’est hors de question, mademoiselle Renaud. La procédure interdit formellement tout contact entre un prévenu accusé d’espionnage et les témoins protégés. »
« Une minute », insistai-je, ma voix trouvant une fermeté que je ne me soupçonnais plus. « Derrière une vitre, avec dix gardes si vous voulez. Je veux qu’il me regarde dans les yeux maintenant qu’il n’a plus son couteau, plus son arme et plus son mensonge. J’en ai besoin pour pouvoir sortir d’ici et recommencer à respirer. Si vous me refusez cela, je passerai le restant de mes jours à me demander quel démon j’ai hébergé dans mon lit pendant trois ans. »
Vaneck m’observa en silence pendant de longues secondes. Il cherchait sans doute dans mon regard la moindre trace de faiblesse ou de folie passagère. Il n’y trouva que la résolution aride d’une femme qui venait de survivre à son propre anéantissement.
Il soupira, puis fit un signe de tête au lieutenant Bertier.
« Préparez un fauteuil roulant. Vingt secondes derrière le miroir sans tain de la cellule quatre. Pas une de plus. »
Le sous-sol sentait l’humidité confinée et la peinture fraîche. Les murs en béton armé absorbaient tout écho, créant une atmosphère étouffante où chaque battement de cœur semblait résonner dans les tempes. Le lieutenant Bertier poussait mon fauteuil avec précaution, veillant à ne pas heurter ma jambe immobilisée par une nouvelle attelle rigide.
Nous nous arrêtâmes dans une petite pièce plongée dans la pénombre. Devant nous, une grande vitre sans tain donnait sur une cellule nue, éclairée par une ampoule crue suspendue à un fil.
Léo était là.